Pilule bleue, pilule rouge

Pilule bleue, pilule rouge

Considéré comme l’un des films du genre le plus important de son époque, Matrix (1999) représenta une évolution cinématographique remarquable dans le découpage scénique et l’utilisation d’effets spéciaux novateurs, mais aussi dans le récit. Son scénario original força le spectateur à une mise en abîme de sa propre existence, à questionner sa propre réalité. Pas si mal pour un « simple » film de science-fiction!

Matrix foisonne littéralement de références à des mythes historiques et à la philosophie comme l’existentialisme, le gnosticisme, le messianisme, le nihilisme ou l’ontologie, mais définit aussi sa propre symbolique. L’une des plus mémorables séquences du film vient du choix proposé à Neo (Keanu Reeves) par Morpheus (Laurence Fishburne) entre la pilule bleue et la pilule rouge.

morpheus-red-pill-blue-pill.jpg

Neo n’a qu’une alternative. La pilule bleue le renvoie dans l’ignorance, l’amenant jusqu’à oublier qu’il a pris ladite pilule – il n’est d’ailleurs pas impossible qu’il se retrouve à nouveau confronté à ce choix en croyant que c’est la première fois. La pilule rouge amène Neo à poursuivre sa quête et à se réveiller, sachant qu’il s’agit d’un voyage sans retour et potentiellement douloureux vers la connaissance et la fin de l’illusion.

Bien entendu, ces pilules ne sont qu’un prétexte, même dans Matrix. Personne ne s’inquiète de leur composition chimique ou de leur posologie. Elles symbolisent le choix de l’individu entre la continuité d’un mensonge et une rupture dérangeante amenant la perception à un nouveau niveau. Les deux pilules ne sont pas équivalentes.

  • La bleue permet de maintenir le statu-quo, mais celui-ci n’a rien de confortable. Il a engendré suffisamment de mal-être pour amener le héros à le remettre en question et à se retrouver devant les deux pilules.
  • La rouge incarne un départ définitif vers un degré supérieur de compréhension du monde, un changement de paradigme dont on ne revient pas. On ne peut pas continuer à croire à une illusion une fois découverte pour ce qu’elle est. Mais cette révélation peut être douloureuse et ne garantit nullement le bonheur. Au moins un autre personnage de Matrix, Cypher (Joe Pantoliano), a pris la pilule rouge et regrette sa décision, estimant ne pas avoir été « assez informé » des conséquences.

Le choix métaphorique entre les deux pilules a atteint le langage courant. En anglais, le terme est devenu un verbe qui s’appliquent à ceux qui ne voient définitivement plus les choses de la même manière (« he’s been redpilled » – il a pris la pilule rouge).

Pilule rouge et politique

Le terme a une forte connotation politique. Il se réfère à un rejet du dogme, de la chape de plomb du politiquement correct, du silence des médias officiels sur les affaires dérangeantes, des mensonges, de la désinformation, des chasses aux sorcières médiatiques, des tabous et de l’embellissement de la situation pour plaire au pouvoir en place. Prendre la pilule rouge implique une personnalité forte, capable de remettre en question la présentation officielle de la réalité. Et comme dans Matrix, le voyage est sans retour. Beaucoup de gens renoncent, mais ceux qui s’engagent le long de ce chemin ne peuvent plus jamais mener leur vie « comme avant ».

Aux États-Unis, le vocable a été abondamment repris lors de la campagne présidentielle de 2016 entre Donald Trump et Hillary Clinton. Sur le site communautaire Reddit, au sein du très populaire canal pro-Trump, les partisans du candidat républicain l’employaient lorsqu’un ancien supporter démocrate venait témoigner de son changement d’allégeance, lassé des magouilles de la candidate démocrate (comme ses manœuvres contre Bernie Sanders) ou simplement faute de croire au narrative médiatique brossant un portrait dégoulinant de flatterie des huit années de présidence Obama.

Au Royaume-Uni, 51,89 % du corps électoral décida d’avaler la pilule rouge le 23 juin 2016 en votant pour quitter l’Union Européenne – alors que leurs médias, les dirigeants de la City et tout ce que le pays comptait d’élites leur annonçait la ruine, la déchéance et les nuées de sauterelles s’ils ne votaient pas comme il faut.

En France, la pilule rouge a été avalée par les 10’638’475 Français apportant leur suffrage à Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle – en dépit de tous les ralliements politiques en faveur de son adversaire, de tout le battage médiatique contre la candidate du Front National, de l’odeur de souffre d’un mouvement politique honni, méprisé et traîné dans la boue depuis quarante ans.

En Suisse, 1’463’854 citoyens avalèrent la pilule rouge le 9 février 2014 en approuvant l’Initiative contre l’Immigration de Masse et démontrant par là leur liberté de penser face à une classe médiatico-politique incapable de voir le moindre défaut à la libre-circulation des personnes.

Liberté de penser ou nouvelle illusion?

Lire la suite

Publicités