« Prix Nobel » d’économie : les dessous politiques et financiers d’une récompense

Cérémonie de remise du prix de la banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel en 2015. ©Ye Pingfan/XINHUA-REA
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Un nouveau livre, The Nobel Factor, révèle les batailles politiques et idéologiques, ainsi que les pressions personnelles et financières qui ont amené la Banque de Suède à créer le soit-disant « Prix Nobel » d’économie en 1968. Fascinant.

Le gouverneur qui voulait son indépendance

L’économiste Gilles Dostaler nous avait déjà expliqué comment la Banque de Suède avait réussi à attribuer son « prix de science économique en mémoire d’Alfred Nobel » en même temps que les autres vrais prix Nobel, afin de conférer aux économistes une légitimité scientifique internationale. Avner Offer et Gabriel Söderberg vont plus loin en décryptant les conditions de la création du prix.

On peut en situer l’origine intellectuelle en 1955. Cette année-là, Per Åsbrink est nommé gouverneur de la banque centrale par le parti social-démocrate au pouvoir en Suède. La tradition du pays veut que le gouverneur suive la ligne politique du gouvernement. Mais Åsbrink ne l’entend pas de cette oreille. A peine nommé, il réclame une hausse des taux d’intérêt immobilier et appelle à la mise en œuvre d’une politique d’austérité.

Le gouverneur de la banque centrale veut valoriser ceux qui soutiennent ses intérêts politiques

Afin de soutenir ses positions, il fait d’Erik Lindhal son conseiller spécial, un économiste qui défend depuis longtemps la nécessité de donner la priorité à la lutte contre l’inflation sur celle contre le chômage, et se fait l’avocat de l’indépendance des banques centrales. Le gouverneur cherchera toujours à valoriser l’aspect scientifique du travail des économistes et de leurs réflexions : « Quelqu’un peut-il défendre l’idée que les avancées dans ce domaine sont moins importantes ou moins urgentes que celles réalisées en médecine, en physique ou en chimie ? » Non seulement il cherche à valoriser ceux qui soutiennent ses choix politiques, mais il en fait de manière plus générale des hommes de progrès qui améliorent le bien-être du monde.

Des arguments sonnants et trébuchants

Après la mort de Lindhal, un autre économiste suédois se rapproche du gouverneur, Assar Lindbeck. Il va jouer un rôle clé. Le tricentenaire de la Banque de Suède, créée en 1668, approche et Åsbrink veut en faire un événement important. Il pense d’abord faire publier un ensemble de livres par des économistes de renom. Mais le timing est trop serré. En 1967, il propose à Lindbeck de créer un nouveau prix Nobel. L’économiste approuve et va se charger des négociations. Au départ, parmi les membres de l’Académie royale des sciences de Suède, qui accorde les prix voulus par Alfred Nobel et attribués depuis 1901, les physiciens sont réticents à voir débarquer les économistes. Mais l’argent va parler.

Un lien important avec les milieux patronaux

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Marché du travail : la rigidité n’est pas l’ennemie de l’emploi

Michel Husson Economiste, membre du Conseil scientifique d’Attac

Le principe essentiel qui sous-tend les réformes néolibérales est au fond le suivant : les employeurs ne devraient payer leurs salariés que quand ceux-ci travaillent effectivement pour eux. Les chômeurs, les malades, les accidentés du travail, les vacanciers, les retraités, les allocataires, etc. ne produisent pas pour leurs employeurs et représentent autant de faux frais qui nuisent à la compétitivité et au libre jeu du marché.

Bien sûr, il s’agit d’un idéal hors d’atteinte, mais c’est vers lui qu’il faut tendre en réduisant le « coût du travail », les « charges » et autres « prélèvements obligatoires ». Cette logique peut aller loin dans les détails et s’accompagner des pires mesquineries, quand il s’agit par exemple de retirer le temps d’habillage du décompte du temps de travail ou de baisser le nombre de jours d’absence pour un décès.

Rigidité ou flexibilité importent peu pour la création d’emploi

L’un des principaux arguments des défenseurs du projet El Khomri est que les employeurs auraient « peur d’embaucher » parce qu’il serait ensuite trop difficile ou coûteux de licencier, bref ils auraient donc à payer des salariés dont ils n’auraient plus besoin. Il y a longtemps qu’une armée d’économistes (bien payés) est mobilisée pour la défense et l’illustration de ce principe selon lequel les rigidités du marché du travail sont défavorables à l’emploi. Ils utilisent les indicateurs de « protection de l’emploi » (EPL : employment protection legislation) calculés par l’OCDE. Cette dénomination même est biaisée : la protection de l’emploi serait néfaste, de même d’ailleurs qu’une indemnisation trop généreuse favoriserait le chômage.

Des pays supposés rigides comme la France ou la Belgique ont des résultats analogues à ceux de pays supposés flexibles comme la Nouvelle-Zélande, les Etats-Unis ou le Canada

Il est pourtant facile de montrer que cette théorie ne tient pas la route. Le graphique ci-dessous y suffit : il n’existe aucune liaison entre la rigidité du marché du travail ainsi mesurée et la variation du taux d’emploi (la proportion de la population en âge de travailler qui occupe un emploi) entre 2007 et 2014. Des pays supposés rigides comme la France ou la Belgique ont des résultats analogues à ceux de pays supposés flexibles comme la Nouvelle-Zélande, les Etats-Unis ou le Canada.

En sens inverse, des pays dont le degré de « rigidité » est comparable peuvent avoir de bonnes performances (Pologne, Allemagne) ou de très mauvaises (Espagne, Grèce). Le coefficient de corrélation (R2=0,009) est très faible, ce qui veut dire, en langage courant, qu’on obtiendrait le même genre de graphique par tirage au sort.

Indicateur de rigidité du marché du travail et variation d’emploi. Source : OCDE

En 2004, l’OCDE dressait un bilan très mesuré de sa stratégie pour l’emploi : « l’effet net de la législation protectrice de l’emploi sur le chômage est par conséquent ambigu (…) les nombreuses évaluations auxquelles cette question a donné lieu conduisent à des résultats mitigés, parfois contradictoires et dont la robustesse n’est pas toujours assurée ».

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Quand la monétarisation de tout (pour la bonne cause) tourne au délire économique

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2015/05/16/quand-la-monetarisation-de-tout-pour-la-bonne-cause-tourne-au-delire-economique/

On voit de plus en plus passer des chiffres gigantesques sur les coûts de tout et n’importe quoi (des pollutions, du réchauffement climatique, du maltravail, de la malbouffe, du tabac…). Ils seraient destinés à frapper les esprits, mais ils reviennent en fait à prendre les citoyens pour des imbécilesincapables de comprendre autre chose que des montants monétaires que l’on « gonfle » à grands renforts de méthodes économiques aussi sophistiquées que dénuées de sens. L’éducation populaire mérite mieux.

Je ne critique nullement certaines estimations monétaires parfaitement sérieuses et défendables parce qu’elles reposent sur des coûts « réels » repérables ou correctement évaluables, par exemple des coûts sanitaires. Mais elles n’atteignent jamais les montants astronomiques « frappants » de ces évaluations se voulant militantes mais complètement engluées, parfois sans en avoir conscience, dans un économisme délirant.

Les cas les plus grossiers sont ceux où l’on attribue une valeur aux vies humaines perdues prématurément du fait des pollutions, du tabac, de l’alcool ou de bien d’autres facteurs de mortalité accélérée. Le dernier exemple en date est celui du rapport de l’OMS et de l’OCDE, qui a fait un buzz médiatique considérable. L’estimation des pertes économiques consécutives à la pollution de l’air atteignait 10% du PIB en Europe ! Mais en réalité, 90 % de ce coût provenait de l’attribution par l’OCDE d’une valeur des vies humaines prématurément perdues, au nombre de 600.000 par an en Europe. Ordre de grandeur : plus de 2 millions d’euros en moyenne en Europe par vie perdue annuellement. Pour plus de détails, voirce billet dans Alter Eco Plus.

Comment de tels chiffres sont-ils obtenus ? Tout simplement en demandant aux gens, par des enquêtes directes, ce qu’ils seraient prêts à payer pour éviter le gros désagrément d’une mort prématurée, et en faisant la moyenne des réponses obtenues (c’est en fait plus compliqué, voir l’annexe 2, mais cela revient malgré tout à cela). C’est la « propension à payer » ou l’analyse « contingente ».

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La fumisterie des chiffres sur le «coût social» de la consommation de tabac et d’alcool

17/09/2015

Près de 250 milliards d’euros par an, tel serait le coût social en 2010 de la consommation de tabac et d’alcool (dites « drogues légales », environ 120 milliards chacune), et des drogues illégales (8,7 milliards). Ce chiffre choc, tiré d’une étude de Pierre Kopp, a été abondamment repris dans la presse. Mais vous auriez tort de le prendre au sérieux. Ce n’est qu’un nouvel exemple de la façon dont des économistes font la « Une » des médias avec de la « gonflette », ici spectaculaire, sur les coûts.

L’étude est pourtant « sérieuse » (au regard des théories économiques dominantes), bourrée de références et appuyée sur des choix méthodologiques transparents. Mais elle va loin, beaucoup trop loin, dans l’analyse coûts/bénéfices.

Frapper les esprits

Comme je l’ai déjà expliqué sur mon blog, on voit de plus en plus passer des chiffres gigantesques sur les coûts de tout et n’importe quoi (des pollutions, du réchauffement climatique, du mal-travail, de la malbouffe, du tabac…). Ils seraient destinés à frapper les esprits, mais ils reviennent en fait à prendre les citoyens pour des imbéciles incapables de comprendre autre chose que des montants monétaires que l’on « gonfle » à grands renforts de méthodes économiques aussi sophistiquées que dénuées de sens. L’éducation populaire mérite mieux.

Les cas les plus grossiers où les chiffres sont gonflés sont ceux où l’on attribue une valeur aux vies humaines perdues prématurément

Les cas les plus grossiers sont ceux où l’on attribue une valeur aux vies humaines perdues prématurément du fait des pollutions, du tabac, de l’alcool ou de bien d’autres facteurs de mortalité accélérée. Le dernier exemple en date est celui du rapport de l’OMS et de l’OCDE, qui a fait un buzz médiatique considérable (voir dans AlterEcoPlus).

Comment de tels chiffres sont-ils obtenus ? Tout simplement en demandant aux gens, par des enquêtes directes, ce qu’ils seraient prêts à payer pour éviter le gros désagrément d’une mort prématurée, et en faisant la moyenne des réponses obtenues. C’est la « propension à payer » ou l’analyse « contingente ».

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Les ravages de l’austérité en Grèce en dix graphiques

LAURENT JEANNEAU ET ALEXIS TOULON

Alors que les négociations s’accélèrent entre la Grèce et ses créanciers, retour sur les effets de l’austérité imposée par la Troïka. Une politique contre-productive d’un point de vue économique et socialement dévastatrice, comme le montrent ces dix infographies.

Certains de ces graphiques sont issus des travaux d’un économiste et syndicaliste grec, Christos Triantafillou, et ont déjà été signalés par Jean Gadrey sur son blog. Les autres viennent d’Eurostat ou encore d’un rapport d’un institut de recherche allemand. Tous sont accablants.

Tout d’abord, la cure d’austérité imposée à la Grèce n’a pas permis au pays de renouer avec la croissance, c’est plutôt l’inverse.

PIB
L’ajustement budgétaire conséquent consentis par la Grèce n’a toujours pas permis de réduire la dette publique grecque, qui reste à un niveau très élevé.
L’investissement a plongé en Grèce, mais aussi partout dans le reste de la zone euro.

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Les coûts de TAFTA pour l’Europe

Plusieurs études mettent désormais en évidence un impact négatif pour l’Europe d’un accord TAFTA.
Plusieurs études mettent désormais en évidence un impact négatif pour l’Europe d’un accord TAFTA.© ISTOCK

Jusqu’à récemment, l’ouverture de négociations commerciales internationales donnait lieu à des études présentant des estimations des bienfaits de toute libéralisation. Le début des transactions en vue d’établir un partenariat entre l’Europe et les Etats-Unis n’a pas dérogé à la règle : quatre équipes d’économistes ont fait tourner leurs modèles pour estimer l’ampleur des gains attendus. Elles concluent à des gains positifs mais faibles en termes de croissance du produit intérieur brut (PIB) européen, entre 0,3 % et 1,3 %… étalés sur dix ans. Le commerce entre pays européens diminuerait de 30 % dans le cadre d’une forte libéralisation, au profit de plus grands échanges avec les Etats-Unis.

Des coûts budgétaires

Mais depuis quelques années, ces résultats sont contestés. Les organisations non gouvernementales (ONG) n’ont pas hésité à jouer le jeu du calcul économique. Elles ont nettement renforcé leur niveau technique et présentent désormais leurs évaluations alternatives.

Les avantages à attendre d’un accord sont très faibles et surestimés

Dès mars 2014, un ensemble d’experts dirigés par Werner Raza, le directeur de la Fondation de la recherche autrichienne pour le développement international, publiaitune étude précise et décapante démontrant la faible pertinence des résultats obtenus. Les hypothèses retenues sont souvent les plus favorables : une importante réduction des normes d’investissements entre les deux zones, ce qui paraît peu probable ; une réaction des volumes échangés aux baisses des prix éventuelles – l’élasticité-prix disent les économistes – estimée au double de ce que donne la littérature habituelle, etc. Bref, les avantages à attendre d’un accord sont très faibles et surestimés.

Par ailleurs, ces calculs ne prennent en compte que les gains potentiels d’un accord mais jamais ses coûts en termes de perte de recettes fiscales. Selon l’étude, ceux-ci peuvent être estimés dans une fourchette de 33 à 60 milliards d’euros, soit entre 0,3 % et 0,5 % de PIB sur dix ans.

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Non, les entreprises ne sont pas écrasées par les «charges»

Salaires bruts sensiblement inférieurs

Ce que l’organisation de Pierre Gattaz oublie de dire, c’est que de ce fait les salaires bruts français sont eux sensiblement inférieurs à ceux des salariés de beaucoup d’autres pays : 8 3 % plus faibles qu’en Suisse, 60 % de moins qu’au Danemark (un autre de ces fameux modèles si enviés), 30 % de moins qu’en Belgique ou aux Pays-Bas, mais aussi 19 % de moins qu’en Allemagne et même 10 % de moins qu’au Royaume-Uni…  Et au bout du compte, grosso modo, le plus en termes de cotisations patronales ne fait guère que compenser le moins en salaires bruts…

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