L’Allemagne prussienne n’est pas notre alliée

Allemagne fédérale(Interview publiée sur Atlantico).

1) Le gouvernement semble faire une politique au gré de ses « renoncements » aussi bien face à Bruxelles (corrections constantes du budget et rapport de quasi soumission face à l’Allemagne), des syndicats (recul fréquent, changement constant d’attitude un coup pro-patrons, un coup pro-syndicats de salarié), de la fonction publique (très peu inquiétée par les efforts à part le gel du point), des collectivités locales, voire d’intérêts financiers privés. Sommes nous dans une situation où les corps intermédiaires et les collectivités sur le plan intérieur et l’Europe sur le plan extérieur ont accaparé une partie du pouvoir ?

Le pouvoir exécutif a un problème évident de légitimité, qui tient à la faillite de la démocratie représentative. Sous le poids de l’abstention, la majorité parlementaire a attiré à elle moins de 12 millions de voix. Les seuls députés socialistes ont été élus avec moins de 10 millions de voix, pour un corps électoral de 43 millions d’inscrits. Autrement dit, la majorité socialiste à l’assemblée nationale représente entre un cinquième et un quart des citoyens. Avec une si faible représentativité réelle, on ne peut évidemment pas prétendre à changer les grands équilibres du pays. Une majorité aussi minoritaire est forcément en difficulté dès qu’il s’agit de convaincre l’opinion du bien-fondé de décisions difficiles. La conséquence de cette faiblesse est inévitable: les corps constitués et les corps intermédiaires occupent rapidement le vide laissé par le pouvoir central. Pour le reste, j’ajouterai que, dans un régime qui a proclamé depuis 30 ans la décentralisation comme principe cardinal, il y a une forme d’hypocrisie à s’étonner de l’affaiblissement du pouvoir central.

2) Quelles sont les particularités générales d’un pouvoir d’action qui échappe en partie aux représentants légitimes ? Quelles sont ses limites ?

Je m’en voudrais de répondre « hors sol » à cette question, car je crois que les conséquences ne sont pas les mêmes dans des pays jeunes et très théoriques comme l’Allemagne, où le fédéralisme est la seule forme de gouvernement acceptable, et dans des pays anciens comme la France, qui ont forgé leur unité et qui ont proclamé leur volonté d’avoir un destin unique depuis plusieurs siècles. En France, l’émiettement du pouvoir central ruine l’intérêt général et assure le triomphe des intérêts particuliers. La décision publique ou collective en France est devenue le fait de barons locaux, de féodaux, de corporations, qui actionnent les leviers qu’ils ont entre leurs mains selon leur vision à court terme et souvent extrêmement étroite. La France s’est bâtie sur une grande ambition, et elle s’affaisse sur une myriade de petites vérités locales et éphémères portées par des seconds couteaux.

3) L’État a pour lui la légitimité démocratique de représentants élus, et une opinion publique qui se méfie de l’Europe et rejette les corps intermédiaires, comme en témoigne les sondages de confiance sur le sujet. Comment et pourquoi les gouvernements successifs se sont-ils laissé déposséder de la sorte ? Et pourquoi sont-ils également peu enclins à faire usage parfois de celui qui leur reste ?

Vous me permettrez de distinguer l’Etat et la République. L’Etat n’a pas de légitimité démocratique. Il est un agrégat de fonctionnaires qui devraient obéir au doigt et à l’oeil au pouvoir législatif et à son émanation, l’exécutif. La vraie question est donc de savoir pourquoi le pouvoir exécutif est si affaibli. Il me semble que votre question est indissociable du sujet qui mine la France depuis 30 ans: la décentralisation. En 1981, François Mitterrand a fait un choix que je peux comprendre circonstanciellement: se dressait face à lui un appareil d’Etat qui lui était majoritairement hostile. Il a donc décidé de décentraliser avec la conviction que les collectivités locales reviendraient majoritairement à la gauche, ce qui fut globalement le cas avec le temps. L’inconvénient de ce choix est d’avoir contrevenu à l’esprit français d’une grande vision collective, unitaire, qui asseyait l’autorité du pouvoir central. Regardez la gestion des collectivités aujourd’hui, regardez leur endettement, et vous comprendrez en quoi la décentralisation porte en elle une grande part de nos problèmes actuels.

4) La France fait partie de l’Union européenne, elle s’est donc engagée, notamment via des traités, à respecter ce dont elle essaie de se libérer aujourd’hui. Quels peuvent être les moyens de récupérer un pouvoir d’action sans se mettre à dos toute l’Europe (et sans en sortir) ?

Cette question est plutôt amusante, parce que la réponse est évidente, mais politiquement incorrecte. La France a aujourd’hui beaucoup d’attributs de la puissance: un marché de 60 millions de consommateurs, une armée qui est la plus puissante d’Europe, une superficie qui, avec ses eaux continentales, fait d’elle l’un des principaux acteurs mondiaux. Avec ces arguments, il faut savoir montrer les muscles et expliquer sereinement à ses voisins que la farce a assez duré. Face à nous, l’Allemagne est un nain de jardin. L’Allemagne n’a par exemple pas d’armée. En revanche, l’Allemagne maintient la fiction d’une amitié franco-allemande qui neutralise le rapport de force militaire entre nous. C’est absurde. Rappelons que l’amitié entre la France et l’Allemagne rhénane est une donnée historique ancienne. La Bavière, le Palatinat, et même la Rhénanie, sont des alliés historiques de la France. En revanche l’Allemagne de l’Est, c’est-à-dire la Prusse dont Berlin est la capitale, n’a jamais été notre alliée et ne s’est jamais comportée en tant que telle. D’ailleurs, depuis la réunification allemande, l’Europe dysfonctionne. L’erreur commise en 1989 fut d’accepter la Prusse dans la construction communautaire.

5) La France doit notamment faire face dans ses oppositions européennes à une Allemagne face à laquelle elle a du mal à faire valoir ses intérêts, ou du moins ses choix. Comment la France, qui traitait d’égal à égal dans le cadre du couple franco-allemand s’est retrouvée dans cette position face à une Allemagne loin d’être soutenue par l’ensemble du reste de l’Europe ?

Premier sujet: l’Allemagne n’existe pas, sauf dans l’esprit des Prussiens et de l’élite parisienne. L’Allemagne avec laquelle nous avons imaginé l’Europe était l’Allemagne de l’Ouest, celle qui a bénéficié de l’influence latine et qui formait la Confédération du Rhin jusqu’en 1810. Elle est notre zone d’influence traditionnelle. Rien de surprenant si nous formions avec elle un couple équilibré. Avec la réunification, on a créé un membre de l’Union hypertrophié, dont le centre de gravité échappe à notre influence et dont l’héritage est beaucoup moins latin. Les Français méconnaissent à tort la logique prussienne qui gouverne l’Allemagne depuis 1991. C’est une logique impérialiste, égoïste, tournée vers l’Est de l’Europe, et incapable d’imaginer un projet européen équilibré. D’ailleurs l’Allemagne prussienne ne tolère le projet européen que si et seulement si il la sert à court terme. Je ne donne pas dix ans de survie à ce projet-là.
Deuxième sujet: les Français ne comprennent rien à l’histoire allemande. Le nom « Allemagne » est très hypocrite. Si l’Allemagne est fédérale, c’est d’abord parce que les Bavarois se sentent plus proches des Français ou des Suisses que des Berlinois. Cette donnée-là est ignorée en France, d’où le mythe d’une amitié franco-allemande qui n’a pas de sens. Les Prussiens ne sont pas nos amis et ne le seront jamais.

6) Concernant les corps intermédiaires et les collectivités, si l’Etat se laisse influencer par leur pouvoir, il aurait pourtant le potentiel de légiférer sur le cadre de leur existence, et du pouvoir à leur laisser.A quoi pourrait ressembler une ferme reprise en main par le pouvoir central de la question ?

Il me semble qu’il y a sur ce sujet deux étapes indispensables.
La première est de refabriquer une vision commune de la France de demain et de se donner les moyens d’un aménagement intelligent et équilibré du territoire. C’est tout le contraire qui se passe aujourd’hui. Quand vous pensez que l’on a dépensé que dizaines de millions d’euros pour construire un aéroport à Brive-la-Gaillarde, alors qu’il y en a un à Tulle et un autre à Limoges, qui sont tous déficitaires et servent à transporter moins de 100.000 passagers à l’année, alors qu’à Paris le RER B et le RER D partagent les mêmes voies entre le Châtelet et la Gare du Nord, ce qui constitue une nuisance pour plus d’un million de personnes par jour, vous voyez bien qu’il y a un problème…
Deuxième étape: il faut réinventer la péréquation pour éviter que, lorsque nous aurons recentralisé les décisions et le pays, des décisions trop pénalisantes pour les territoires excentrés ne soient prises. Cela suppose sans doute une démarche par objectifs et par critères transparents.
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