Papé : «Et un soir je décide de ne plus jamais me réveiller…»

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L’ancien capitaine du XV de France se livre dans un récit bouleversant. Son enfance cabossée. Sa dépression. Ses tentatives de suicide. A cœur ouvert. Pour enfin se libérer de ses démons.

«Double Jeu» est un livre poignant. Pas une énième autobiographie d’un sportif en fin de carrière. Mais un témoignage à vif. Enfant placé de père inconnu et d’une mère internée qui l’avait abandonné avant qu’il soit retrouvé, mourant de faim, à 4 mois. La peur, jusqu’à ses 18 ans, d’être arraché à sa famille d’accueil aimante. La rechute en 2013. Par deux fois, il tente de mettre fin à ses jours. Le rugueux deuxième-ligne du Stade Français s’est longuement confié au Figaro. Sincère et touchant. Souvent étreint par l’émotion de ces souvenirs douloureux. Des mots sur les maux.

Un livre à cœur ouvert par amour

«J’ai écrit pour me faire du bien. Pour raconter aux gens qui je suis vraiment. Mais aussi pour mes parents ‘adoptifs. Pour leur dire à quel point j’ai eu de la chance de tomber sur eux. A quel point cette histoire, finalement, est belle. Sans eux, je ne sais pas ce que je serais devenu si j’avais dû passer de famille d’accueil en famille d’accueil. On sait souvent comment ça finit. Surtout d’où je viens. Givors ce n’est pas joli on va dire…»

Une enfance dans les tourments

«Je suis né trois fois dans ma vie. La première dans des conditions difficiles. La deuxième quand ma petite étoile a commencé à scintiller. Je suis arrivé chez mes parents à 7 mois. Avant, j’étais à la «SPA» (la DASS, ndlr). Ils viennent et ils choisissent. Et quand, à 18 ans, j’ai pu me faire adopter et porter le nom qui est le mien aujourd’hui. A grands coups d’épaule, de force de caractère, avec l’amour de mes parents et de mes sœurs, j’ai réussi à avoir une belle vie. Quoi qu’il m’arrive maintenant, mon histoire est belle. Et je ne la regrette pas du tout. Je remercie tous les jours la chance que j’ai eu que la cigogne me pose sur ce palier-là….»

La peur du noir, qu’ils reviennent le reprendre

«C’était le cas jusqu’à il n’y a pas longtemps. Je ne le cache pas. J’ai été harcelé jusqu’à l’adolescence par les psychologues, les assistantes sociales, les juges des enfants. C’était une horreur. Je suis abandonné. Les voisins préviennent et, par miracle, j’atterris à la DASS. J’ai une super famille d’accueil. On met un gamin dans de bonnes dispositions. Sauf que, sans arrêt, tu mets à ce gamin des piqûres de malheur, en lui disant : «attention, tu ne fais pas partie de cette famille»… C’est horrible. Tu as une épée de Damoclès sans arrêt au-dessus de la tête et tu ne sais pas quand elle va tomber. Est-ce qu’un jour on va te dire que ta mère biologique, qui est pour moi une inconnue, s’en est sortie et va te reprendre ? «T’es heureux ? Eh bien on te rappelle que ce bonheur est fragile. Ephémère peut-être. Que ce n’est pas ta famille.» C’est pour ça que j’en veux à l’institution de l’époque. Ça m’a bouleversé de voir des psychologues durant toute mon enfance. Ma mère m’a dit : «si un jour ils viennent te reprendre, on fugue tous les deux». Je me suis rapproché à cette phrase toute mon enfance, toutes ces nuits où je n’étais pas bien, en sueur, les dents qui claquent. Personne ne peut imaginer le bien qu’a pu me faire cette phrase dans la souffrance psychologique dans laquelle j’étais.»

Le rugby, une raison de vivre

«Le rugby c’était mon ballon d’oxygène. Ce qui m’a permis finalement d’être équilibré. Ce fut la révélation. Tout de suite, je me suis senti bien. On ne m’a jamais posé de questions sur mon nom. J’étais un petit garçon comme les autres. C’était les copains, les goûters, les odeurs du vestiaire. Dans mon enfance, ça a toujours été une parenthèse d’apaisement. Je laissais les problèmes à la maison. Il n’y avait pas de psychologues, d’assistantes sociales, de juges des enfants qui viennent faire un topo sur moi. A l’époque, ils appelaient deux fois par semaine ma mère. Toute cette tension disparaissait le mercredi et le samedi. Je me sentais apaisé, libre. Et ce fut le cas tout au long de ma carrière. Je suis devenu expert en camouflage. Je chaussais les crampons pour me transformer en quelqu’un qui ne laissait pas passer ses sentiments. Cette haine de cet acharnement a nourri mon tempérament sur le terrain. Ça me rendait plus fort. Je rentrais pour défoncer les mecs. Je me suis fait comme ça. ‘’Double jeu’’ c’est ça. D’un côté la force brute depuis tout petit. De l’autre, ultra-fragile, ultra-sensible, perturbé. Pas comme mes copains d’école.»

La délivrance à 18 ans

«Mes parents et mes sœurs ne m’ont jamais caché la vérité. Depuis tout petit, j’ai tellement souffert de ne pas avoir le même nom qu’eux qu’à six ans j’étais déjà déterminé à en changer. Sauf que ce n’était pas possible puisque ma mère biologique avait encore un droit de regard sur moi. Jusqu’à mes 18 ans…»

« J’ai toujours eu une gueule cassée (…) Comme j’étais psychologiquement formaté à me protéger depuis tout gamin, je ne savais pas montrer mon amour à ceux que j’aimais. »

Pascal Papé

Les cicatrices ne se referment pas

«On ne peut pas effacer 18 ans de souffrance. Ce n’est pas possible. J’étais très fier, très heureux. C’était l’un des plus beaux jours de ma vie. Mais malheureusement on ne peut pas effacer le passé d’un coup d’éponge magique. J’ai toujours eu une gueule cassée. Les stigmates de cette bataille de 18 années. Ça peut paraître dur. On peut penser que ma mère biologique n’a pas choisi, que je ne lui ai pas laissé une chance. Mais les liens du sang n’étaient pas plus forts. Après, comme j’étais psychologiquement formaté à me protéger depuis tout gamin je ne savais pas montrer mon amour à ceux que j’aimais. Parce que toutes les semaines on me disait «tu peux repartir à tout moment». Alors tu dresses un mur devant toi…»

En 2013, plongée dans la folie

«C’est le moment où j’ai compris qu’il fallait que je me soigne, que la blessure ne s’était jamais vraiment refermée. Tout va bien, je suis capitaine du XV de France. Et, du jour au lendemain, avec ma grave blessure, tout redescend. Je n’étais pas venu à bout des démons qui me rongeaient. J’ai fait une dépression. Et je suis devenu fou. Il n’y a pas d’autres mots. D’un coup, j’ai eu envie de tout arrêter. Je m’en prenais plein la gueule depuis que j’étais né et j’avais besoin de me reposer. Je suis tellement épuisé que je n’ai qu’une envie : dormir pour de bon, ne jamais me réveiller. Je ne peux plus aller plus loin, je n’ai plus envie de me battre. Je m’entame les poignets et plutôt bien. Je m’étais toujours demandé «mais comment quelqu’un peut se suicider ?» Je ne me le dis plus. Tu atteins un état où tu ne peux pas te contrôler. La deuxième fois, je prends les cachets parce que je ne peux plus souffrir, je n’accepte plus. Je suis devenu insomniaque. Ma tête est pleine. Et j’ai tellement besoin de dormir. Alors je décide de dormir une fois pour toute. Qu’on ne me casse plus les couilles. J’aspire juste à être paisible.»

Un nouveau miracle

«Dans un état second, j’appelle ma femme pour lui dire adieu. Pour entendre une dernière fois sa voix. Lui dire que ça y est, j’ai décidé de partir. Et là elle appelle ma mère qui, ce soir-là, n’a pas éteint son téléphone alors qu’elle le fait chaque soir… On me réanime et je m’aperçois à quel point je suis égoïste. J’ai trois enfants et à aucun moment, dans ma connerie, je n’ai pensé à eux. Mais pour moi, à ce moment-là, la solution était claire.»

La rédemption par l’écriture

«On me met en clinique psychiatrique. Je dors pendant une semaine entière. Puis le déclic. J’ai envie de remonter la pente, de prouver que je ne suis pas mort et, encore mieux, que je vais guérir. Et alors que je n’y étais jamais parvenu, je me mets à écrire. A ma femme, à mes enfants. Pour leur dire que je les aime plus que tout au monde. Qu’ils me manquent terriblement. Il y a enfin une prise de conscience de tous mes sentiments alors que j’avais toujours lutté contre. Quand ma mère m’envoyait un texto «gros bisous mon chéri, je t’aime», je lui répondais «bisous»… Je leur explique pourquoi j’avais si mal. J’ai besoin et envie de tout leur dire, de tout montrer. Il y a enfin une fissure dans ce satané mur. Moi aussi j’ai enfin le droit d’avoir des sentiments, d’aimer. Et de le dire. Je ne m’interdis plus d’être heureux. Je n’y arrivais pas avant. Parce que tous ces gens ne m’avaient pas permis de grandir avec ça. Du moment où j’ai commencé à leur montrer cet amour, à leur dire ce que je ressentais, je me suis senti tellement mieux. Libéré. Enfin en paix avec moi-même. J’accepte ma vie. Elle est ce qu’elle est, mais c’est la mienne. C’est mon histoire. Désormais j’assume tout. Je dis au petit enfant que j’étais, ça y est, on est prêt. Il faut arrêter de se faire mal, de souffrir.»

Et maintenant ?

«Je sais que ça ne sera jamais complètement terminé. De temps en temps, ça m’arrive encore de refaire les rêves de quand j’étais petit. Mais quand je me réveille, je me dis simplement «c’est un cauchemar. Regarde ta vie, regarde qui tu es.» Ça fait partie de moi, ça me poursuivra jusque sur mon lit de mort. Mais je me suis réconcilié avec moi. Le moi craintif, sensible, perturbé.»

Double Jeu. En librairie le 20 octobre. Editions Michel Lafon. 18 ,95 euros.

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