BRUNO LE MAIRE, LE NARCISSISME PRÉSIDENTIEL 

Publié le 27 février 2016

http://jeanmichelaphatie.com/2016/02/27/bruno-le-maire-le-narcissisme-presidentiel/

 

Dans la déconstruction nécessaire du discours politique, le livre que publie Bruno Le Maire – « Ne vous résignez pas! », Albin Michel – représente une exercice intéressant.

Matériellement, l’objet est compact, petit format, 200 pages, avec en couverture une photo de l’auteur en jeans, veste bleue, chemise sans cravate, assis sur une marche devant une porte rouge. Les couleurs ont visiblement été travaillées, forcées, ce qui donne au cliché des allures d’illustration d’un roman américain des années quatre-vingts. Curieux choix pour un livre censé incarner le réalisme de la démarche d’un candidat à la présidence de la République.

On croit deviner, en observant la couverture réalisée par l’éditeur, que tout à coup le marketing, la volonté de séduire, le souci de l’image, ont écrasé toute velléité de simplicité et de modestie, qualités généralement inexistantes chez un homme politique, mais dont l’affichage est, par convenance, indispensable pour tout individu qui réclame de ses semblables rien de moins que le pouvoir suprême.

Du coup, on regarde autrement la photo de cette couverture. Bruno Le Maire y apparaît davantage comme un héros de roman que comme un homme politique. Son regard, il nous regarde dans les yeux, et son sourire, à peine éclôt sur ses lèvres, créent une atmosphère mystérieuse aussi peu propice à un livre politique que le serait un porte-jarretelles chez un rugbyman. Où donc l’éditeur avait-il la tête au moment de la composition de cette couverture? Et dans quel miroir l’auteur s’était-il à ce point admiré pour la valider? Ce sont là deux questions posées pour le principe, car il est peu probable que les intéressés y répondent jamais.

Le livre, puisqu’il faut bien y entrer, se décompose en 27 courts chapitres. Il serait pourtant plus juste de le découper en séparant les cinquante premières pages des cent-cinquante qui suivent.

Dans le premier paquet, l’auteur, qui a de la plume, évolue voluptueusement dans un narcissisme d’écrivain assez éloigné de la prose rude qu’exige la politique, c’est à dire l’exposition des problèmes du pays et les solutions pour les résoudre. Ce qui saute aux yeux, au contraire, c’est l’enchaînement de formules grandiloquentes et creuses dont on perçoit pleinement le plaisir qu’elles ont procurées à l’homme qui les a couchées sur le papier. Quelques exemples:

« La France se redressera avec ses citoyens, pas contre eux. La France sera grande en leur présence, pas en leur absence. »

« Nous avons donné la force à ceux qui contestaient le droit et retiré le droit à ceux qui exercent la force. »

« Nous sommes un peuple esclave, nous voulons redevenir un peuple libre. »

Des phrases comme celles-là abondent et rendent la lecture, au choix, parfaitement irritante ou assez fortement comique. Et dans la série, la perle narcissique:

« Le retour de ceux qui ont échoué hier et qui prétendent réussir demain, cela suffit. »

C’est une évidence, le balancement des mots pour le seul plaisir du balancement des mots ne fera jamais un livre politique. Même si en France, il nous est arrivé d’être pris au piège de personnages malades de la boursouflure de l’écriture (Mitterrand, Villepin, pour citer les plus illustres…)

Dans la seconde partie de son livre, Bruno Le Maire se rattrape un peu. Il oublie parfois d’écrire pour décrire les saynètes dont il a été le témoin durant ces dernières années, qui furent celles d’une immersion dans la société française. Mais même là, c’est le sentiment d’une certaine platitude qui domine. Le regard est attendu, souvent conformiste. Dès les premiers mots, on comprend où le stylo veut nous amener, et on y va… Trop d’impôts en France, trop de fonctionnaires aussi, et les paysans malheureux, et les artisans harcelés, et pourtant, toujours selon l’auteur, que de bonnes volontés, de talents, d’énergies dans le peuple français… Et blabla, blabla, blabla…

Une seule fois, une vraie émotion affleure, parce qu’une seule fois l’auteur vacille. Face à lui, du côté de Perpignan, des jumeaux, Damien et Nicolas, atteints tous deux de mucoviscidose. Ils racontent leurs douleurs, leur calvaire, et à partir de ce malheur leur désir partagé, ancré au plus profond d’eux mêmes, d’être maîtres du moment où ils se donneront la mort pour se délivrer de la souffrance dans laquelle la vie les enfonce.

« Je veux dire à Damien et Nicolas, écrit Bruno Le Maire, que depuis notre rencontre, je ne considère plus de la même manière la question de la fin de vie, y compris sur la façon dont nous traitons les difficultés des plus fragiles. Là où j’avais des certitudes, je n’ai plus que des questions. »

Si tout le livre avait été proche de cette facture, alors Bruno Le Maire aurait marqué un grand coup. Il aurait montré que son jeune âge – relatif -nourrissait une différence sans rapport avec l’état civil, faite d’originalité, de courage et de sincérité. Au lieu de cela, nous avons le conformisme, la routine et le contentement de soi. Pourquoi les votants de la prochaine primaire des Républicains choisiraient-ils Bruno Le Maire, plutôt que Francois Fillon, Alain Juppé ou Nicolas Sarkozy? Quand une question comme celle là demeure pendante après la lecture d’un livre censé présenter une démarche et son auteur, c’est que justement elle ne possède pas de réponse.

Au début du chapitre numéro six, page 29, Bruno Le Maire affirme:

« Le moment est venu de dire qui porte la responsabilité de l’affaiblissement sans précédent de la France. »

Sa réponse vient dès la ligne suivante:

« Nous tous. »

Et là tout est dit, parce que justement rien n’est dit…

 

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