Journal de guerre : pourquoi nous combattons

Par Arthur Chevallier

Publié le 18/02/2016 à 18:33

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2016/02/18/31003-20160218ARTFIG00299-journal-de-guerre-pourquoi-nous-combattons.php

FIGAROVOX/JOURNAL DE BORD – Arthur Chevallier est embarqué à bord de la frégate françaiseL’Aquitaine, engagée dans l’opération Chammal en Irak. Il tient son journal de bord pour FigaroVox. Episode 1.


Arthur Chevallier est éditeur aux éditions du Cerf. Il est l’auteur de l’ouvrage Napoléon raconté par ceux qui l’ont connu, paru en janvier 2014 aux éditions Grasset.


«Je ne vous ai pas caché la gravité de la situation provoquée par le refus obstiné de l’Irak d’évacuer le Koweït. […] Je vous ai dit alors quels étaient les devoirs de la France.», déclarait François Mitterrand, lors d’une allocution à la nation, le 16 janvier 1991. De cette intervention, l’histoire retiendra notre engagement dans la première Guerre du Golfe, et l’étrange façon avec laquelle le président a prononcé le nom de «Koweït»: le KoVeït, avec un «v» comme voiture.

Vingt-cinq ans plus tard, un 13 février, c’est dans ce cet émirat, enclavé au sud de l’Irak et au nord est de l’Arabie saoudite, qu’un fleuron de la marine française, la FREMM (frégate européenne multi-missions) Aquitaine, fait escale, et c’est ici que son commandant m’autorise à monter à bord pour une semaine.

L’Aquitaine est un des nombreux bâtiments engagés dans une opération qui porte le nom d’un vent du nord du Golfe: Chammal. Initiée le 19 septembre 2014, à la suite d’une demande du gouvernement irakien et d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, l’opération Chammal a pour objectif d’appuyer les forces irakiennes au sol avec des vols de reconnaissance et des frappes aériennes ciblées. A l’été 2015, Daech progresse plus rapidement que prévu. La France réagit. En septembre, elle étend sa zone d’intervention à la Syrie. En décembre, elle engage son vaisseau amiral dans la bataille: le Charles-de-Gaulle et son escorte franchissent le canal de Suez. En février 2016, 3500 soldats français, dont 2600 marins, hommes et femmes, sont mobilisés contre Daech. Tous sont intégrés au «GAN», le groupe aéronaval.

Parmi eux, les 142 membres d’équipage de l’Aquitaine, une des deux frégates d’escorte du «Charles», comme l’appellent les marins. «Il y a quelques années, il fallait entre 250 et 300 marins pour faire naviguer un navire aussi lourd, aujourd’hui, 100 personnes suffisent. Pour l’opération Chammal, nous en avons embarqué 40 de plus. Des renforts nécessaires au regard de l’importance de la mission.», explique un enseigne de vaisseau.

6000 tonnes, 142 mètres de long, 20 mètres de large. (A titre de comparaison, le porte-avion pèse 45 000 tonnes). Sa mission: protéger le vaisseau amiral et les avions qui en décollent, y appontent. «Techniquement, le porte-avions donne sa position, nous demande d’être à tel endroit à tel moment, et nous y sommes.», résume un officier. L’Aquitaine dispose d’un armement considérable: deux canons de 20 mm à bâbord et à tribord sur l’arrière, quatre affûts mitrailleurs de 12,7 mm à bâbord et à tribord sur l’arrière et sur l’avant, un canon de 76 mm à l’avant du bâtiment, des missiles antinavires MM40 et antiaériens Aster 15, et, le plus impressionnant: un missile de croisière, l’équivalent du Tomahawk américain, capable d’atteindre une cible à 1000 km. Alors que les anciennes frégates avaient une spécialité, les FREMM sont multifonctions et sont capables de faire à la fois de la lutte anti sous-marine, anti surface, anti-aérienne et asymétrique (contre des petites embarcations rapides). L’Aquitaine ressemble à un tank posé sur la mer: de l’extérieur, la plateforme hélicoptère est la seule partie ouverte du bâtiment. Sa construction a été pensée pour optimiser la furtivité.

A trois heures de l’après-midi, j’embarque. Je partage la cabine d’un officier subalterne, 24 ans, ancien élève de l’école navale de Brest. L’équipage est chaleureux, souriant, heureux d’être à quai après dix-huit jours consécutifs de navigation. Visite du bateau: 6 niveaux, des portes, des uniformes qui se ressemblent. Impossible de s’y repérer. La vie civile est, par définition, variée: les hommes sont libres, ils s’habillent, parlent, s’accordent, s’opposent, comme ils le décident. La vie militaire est, en apparence, faite de similitudes. C’est en vivant avec un équipage qu’on en comprend la variété. Les hommes portent le même uniforme, mais n’ont pas le même grade, pas la même histoire, pas le même caractère, pas les même passions. La marine n’est pas leur vie, c’est leur cadre de vie. A titre d’exemple, les officiers subalternes (les cadres du bord, des enseignes de vaisseau aux lieutenants de vaisseau), travaillent souvent aux mêmes postes, se rencontrent plusieurs fois dans la journée au «carré», dînent ensemble, etc. Et cela pendant plusieurs mois ; ils forment ce qu’on appelle une bande. Peu de professions permettent de recréer, à un âge adulte, cette chose d’adolescent, si charmante, où on vit les uns sur les autres, où le plaisir n’est pas commandé pas des conventions sociales, mais par la spontanéité.

Lors des escales, l’équipage quitte le navire. Si le bateau stationne pendant des jours, les marins ont le droit de sortir et, parfois, de dormir à terre. Un officier raconte: «Il y a un an, lors d’une escale aux Etats-Unis, on a même loué une voiture et fait un road trip de cinq jours entre Washington et Philadelphie.» Pour mon premier soir: permission de sortie. Nous quittons le port pour le centre de Koweït City, sortons dans un mall typiquement koweïtien, c’est à dire américain: climatisé, froid, blanc. Un restaurant texan est choisi au hasard. Les marins me parlent de leur famille. Leur manque-t-elle? «Oui, mais ça ne sert à rien de se le dire puisque notre choix incluait la séparation.», me confie l’un d’entre eux. Même si tous admettent qu’il est difficile d’avoir une femme, des enfants, et de naviguer la moitié de l’année. Le repas continue. Ils rient, se moquent les uns des autres, discutent de la vie à bord, de telle réunion, de tel briefing, de telle avarie, reviennent sur une blague racontée par le pacha (c’est ainsi qu’on appelle le commandant en chef d’un bâtiment), se souviennent de leur passage du canal de Suez. Au regard de l’importance de leur mission, leur légèreté est inouïe, leur discussion généreuse et intéressante.

Avant d’être des marins, les soldats de l’Aquitaine sont des Français qui ne vivent pas en France. Aussi suis-je ravi de constater qu’il reste un groupe d’irréductibles, capables d’avoir un sujet de conversation qui n’est pas déterminé par la dernière déclaration de Manuel Valls, ou de la dernière guignolade de Stéphane Le Foll. 23h00: nous rentrons. En passant sur la coupée, avant d’atteindre la passerelle par où on accède au bord, chaque homme se met au garde à vous en regardant le pavillon tricolore. «Une tradition dans la marine». L’appareillage est prévu dans la matinée du lendemain. Pour où? Pour combien de temps?

La France selon Pascal

Plus que n’importe quel autre pays européen, avec un soutien remarquable de la Grande-Bretagne, la France continue d’accomplir son devoir. Que notre pays prenne, en attaquant, l’initiative de défendre un territoire, l’Europe, ne serait rien s’il n’était pas aussi question de la défense d’une idée. De même qu’il n’y a pas de conséquence sans cause, il n’y a pas de guerre sans idéologie. Nos soldats ne risquent pas seulement leur vie pour préserver les nôtres, ils symbolisent la raison «supérieure» pour laquelle la France existe encore: elle-même.

Tandis que nous débattons à propos du conservatisme et du libéralisme, du souverainisme et d’atlantisme, de tous les «ismes» du monde, les raisons pour lesquelles l’armée se bat nous rassemblent. Il ne s’agit pas de minorer l’importance de la vie intellectuelle par rapport à la vie militaire, l’une n’a rien à voir avec l’autre, mais d’identifier ce qui est relatif de ce qui ne l’est pas. Peu importe le système rationnel selon lequel fonctionne l’armée: des soldats obéissent aux sous-officiers, qui obéissent aux officiers, qui obéissent à un état-major. Pour reprendre la phrase de Winston Churchill dans ses Mémoires de guerre, «Ils sont prêts à mourir donc à tuer». Parce qu’ils encourent un risque pour nous en éviter un, parce que ce risque s’appelle la mort et parce qu’il ne saurait être encouru au nom d’une chose conçue comme relative, ils se battent au nom d’une chose absolue. Cette chose n’est ni une religion, ni une identité, ni un parti politique, mais une équation sans résultat, une certitude impossible à démontrer, c’est un pari au sens où l’entendait Pascal: la France. En se battant, nos soldats, comme nos artistes, comme nos mathématiciens, comme nos écrivains, la symbolisent, l’écrivent, justifient qu’on continue de la citer comme si elle était un modèle.


Journal de guerre : «Un bateau, ça n’est pas qu’un bâtiment mais avant tout des hommes»

Par Arthur Chevallier

Publié le 23/02/2016 à 12:25

Crédits photo: Paul DELORT/Le Figaro

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2016/02/23/31003-20160223ARTFIG00152-journal-de-guerre-un-bateau-ca-n-est-pas-qu-un-batiment-mais-avant-tout-des-hommes.php

FIGAROVOX/JOURNAL DE BORD – Arthur Chevallier est embarqué à bord de la frégate françaiseL’Aquitaine, engagée dans l’opération Chammal en Irak. Il tient son journal de bord pour FigaroVox. Episode 2.


Arthur Chevallier est éditeur aux éditions du Cerf. Il est l’auteur de l’ouvrage Napoléon raconté par ceux qui l’ont connu, paru en janvier 2014 aux éditions Grasset.


L’épisode 1 du journal de bord est consultable ici.


Sept heures du matin

Résonne dans chaque «poste» (nom donné aux cabines), chaque carré, chaque pont du bateau: «branle-bas, branle-bas.» Comprendre: debout. Pour certains officiers, c’est l’heure de «prendre leur quart», c’est-à-dire la direction d’un des postes: passerelle, central opérations… À sept heures quarante-cinq, l’équipage est rassemblé sur la plate-forme hélicoptère pour «les couleurs». Répartis par service, les hommes ont la tête couverte de leur coiffe (casquette blanche pour les sous-officiers et les officiers), ou de leur béret (pour l’équipage). L’arrivée du commandant en second est annoncée. Garde à vous. L’ordre est donné de pivoter d’un quart, en direction du pavillon. Les marins se découvrent. Repos.

À neuf heures trente, j’assiste à mon premier «briefing opérations». Sous un plafond bas, les officiers supérieurs sont assis à une table: le pacha, son second, le commandant adjoint opérations, le commandant adjoint navire, le commandant adjoint équipage. Sur un banc siègent les officiers subalternes, des lieutenants aux capitaines ; debout, des officiers mariniers, quelques matelots. Lors de cette réunion, le pacha est informé du contexte dans lequel se dérouleront les opérations de la journée. Un rétroprojecteur projette des planches PowerPoint. Sont abordés: la météo, la position et les mouvements des navires de la coalition, du groupe aéronaval, la présence sous-marine, la logistique (pourcentage d’eau douce à bord, état des machines…). Les informations sont précises, circonstanciées. C’est aussi l’occasion pour le pacha de communiquer les décisions de l’état-major, d’évoquer la suite de la mission, d’un éventuel changement de programme, de donner des directives. Cette présentation se déroule dans l’austérité: silence, analyse. Détendre l’atmosphère est une initiative qui revient au pacha. Le commissaire du bord, en charge de l’administration, de l’organisation des escales, bref de toute la logistique, prend la parole: «Demain soir, à l’occasion du mouillage (le fait de jeter l’ancre et de stationner en mer pendant la nuit), un barbecue sera organisé sur la plate-forme hélicoptère. Il y aura de l’agneau.» Réponse du commandant: «C’est dégoûtant l’agneau, on pourrait avoir des saucisses?» L’irruption d’un débat sur la gastronomie pendant un briefing opérationnel est un symbole de la vie à bord. Les marins ont l’obligation d’être concentrés en permanence puisque le bateau est en état d’alerte permanente. Dans la mesure où il est susceptible d’être attaqué à n’importe quel moment. Les hommes passent du sérieux à la légèreté ; jamais ils n’affectent de «travailler», alors qu’ils ne font que ça ; ils sont le contraire de la pompe et de la tartufferie. L’équipage parcourt les océans, armés des missiles les plus perfectionnés, protège un de pays les plus influents, et le fait en souriant. «Il n’y a de génie que dans le plaisir», a écrit un écrivain français.

Je rejoins la passerelle, lieu d’où est piloté le navire. Y sont en permanence un chef du quart (c’est-à-dire un chef), un barreur, un veilleur, une personne qui scrute l’horizon avec des jumelles et un artilleur. Appareillage. Nous quittons Koweït city. L’équipage est en tenue de combat: cagoule, gants de protection. Le capitaine d’armes, le responsable de la police à bord, patrouille, Famas à la main, casque sur la tête, prêt à tirer sur le quai en cas d’agression. Les artilleurs sont casqués, en gilets pare-balles, alertes, derrière les mitrailleuses. Le commandant, en train de fumer sur un pont extérieur, à bâbord, est entouré de cinq s. Il ordonne de se faire déporter les commandes sur une cellule à l’extérieur, crie «le commandant prend la manœuvre», regarde à l’arrière, à l’avant, comme s’il effectuait un créneau avec une voiture, donne l’ordre d’augmenter la vitesse, de la réduire. Un second maître répète ses consignes en criant en direction de la passerelle. Voir le pacha «sortir» un vaisseau de 6000 tonnes en 30 minutes est impressionnant. Les jeunes enseignes de vaisseaux l’écoutent, le regardent, apprennent. Une fois la manœuvre terminée, l’un d’eux se penche vers mon oreille: «Putain, il est bon le commandant.»

Nous nous dirigeons vers le point de rendez-vous fixé avec un navire de l’armée koweïtienne, un de nos alliés dans la région. J’en profite pour interroger le commandant en second à propos des attentats du 13 novembre, de la façon dont ils ont changé, ou non, le sens de la mission de la frégate Aquitaine: «Un bateau, ça n’est pas qu’un bâtiment, c’est avant tout des hommes. Vous ne pouvez pas diriger 140 personnes coupées du monde pendant trois mois, et cela plusieurs fois par an, sans donner un sens à leur action. Si les hommes ne comprennent pas ce qu’ils font, rien ne fonctionne. Dans notre application à faire notre métier, le 13 novembre n’a heureusement rien changé. En revanche, ça a donné beaucoup de sens à notre engagement. Certains des marins ont été indirectement touchés, tous ont été, comme les Français d’ailleurs, traumatisés.» Il poursuit: «On parle souvent du moral des troupes. Ça n’est ni un élément de langage, ni un truisme, c’est essentiel. Commander, c’est être attentif aux états d’âme des soldats, au manque de leurs familles. La date du retour, toujours incertaine dans ce genre de mission, est une angoisse dont personne ne parle et que personne ne peut imaginer s’il ne l’a pas vécue. C’est la mission de tous les officiers mariniers de transmettre à nous, officiers, ce que ressent chaque individu.» À bord, l’humanité des rapports frapperait quiconque aurait une idée stéréotypée de l’armée. Plus je suis intégré, plus je comprends que l’autorité s’exerce sous la forme d’un soft power. Les ordres sont donnés, et exécutés, dans le calme. Cette harmonie est d’autant plus remarquable que le navire combat déjà depuis deux mois. En discutant avec les uns et les autres, du matelot au commandant, en passant par les officiers mariniers et les officiers, je note que le respect compte moins que l’admiration. Le respect sous-entend la contrainte. L’admiration, elle, n’est possible que dans la gratuité. Par pudeur, aucun marin ne dira d’un officier ou du commandant: «je l’admire». Sa manière d’être dit le contraire. Ce phénomène se produit grâce à la transmission. Pas une demi-heure ne se passe sans qu’un supérieur explique quelque chose à un subalterne. La pédagogie transforme les ordres en leçons ; chacun est redevable de l’enseignement reçu.

À 12h00: déjeuner. Alors qu’il y a quelques années des maîtres d’hôtel servaient à table, sur l’Aquitaine, tout le monde se sert à la rampe (au «self»), déjeune la même entrée, le même plat et le même dessert, du matelot au commandant. Armée oblige, les hommes sont répartis dans différentes salles à manger: le «carré commandant» pour les officiers supérieurs, le «carré sub» pour les officiers subalternes, la cafétéria pour les officiers mariniers et les matelots. La plupart des officiers sont entre deux services, évoquent les problèmes de la matinée et pressentent déjà ceux de l’après-midi. Ambiance: décontraction, concentration. La journée n’est pas finie. Je demande si certains sont malades en mer. «Nous avons un seuil de tolérance variable», confie, amusé, un lieutenant de vaisseau. L’un d’eux rigole et ajoute: «La première fois que je suis monté sur un bateau militaire, c’était à l’école navale, à Brest. Huit jours de mer. J’ai été malade sans interruption. J’étais catastrophé. Je me suis dit que ça s’améliorait avec le temps. En fait, non. Ce qui ne m’a pas empêché d’apprendre à gérer la nausée. L’important est de s’alimenter. Les marins qui ne peuvent plus manger sont débarqués à terre à la première escale». Au bout de vingt minutes, ils se lèvent. «Service.» Le haut-parleur annonce que nous approchons d’un bateau suspect.

 

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