A pieds nus contre la dictature numérique

NOUVELLEAKS par Slobodan Despot

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« Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. » (Etienne de La Boétie)

Au début de sa conférence, Richard Stallman commence par se masser soigneusement les pieds avec de la pommade, car il prêche pieds nus. Ensuite de quoi il énumère les mises en garde contre la publication de photos et de vidéos de lui sur les réseaux sociaux, sans oublier de dénoncer les réseaux eux-mêmes — à commencer par le conglomérat Facebook/Instagram/Whatsapp — comme un immense « logiciel de flicage ».

Ce baba cool bedonnant est un monstre sacré. Dans les années 80, il a mis au point le système GNU, qui s’adjoindra plus tard Linux pour donner le seul système d’exploitation véritablement libre, c’est à dire respectueux de la liberté de ses utilisateurs. Il est suivi par une tribu de disciples de tous âges. A la fin de son exposé, il mettra aux enchères une petite peluche de gnou qu’un fan emportera pour 300 francs suisses. L’argent ainsi récolté ira alimenter sa fondation. Il est le dernier grand défenseur d’une informatique entièrement libre et ouverte et du partage intégral des contenus (dénigré, selon lui, par l’appellation de piratage).

Des pionniers aux mouchards

Je suis allé l’écouter à deux pas de chez moi, à Sierre, mêlé à un parterre d’étudiants et de geeks. Ma motivation première était d’ordre pratique : comment basculer dans l’informatique libre quand on n’entend rien à son fonctionnement ? J’ai été un client fidèle d’Apple pendant trente ans. Le jour où j’ai acheté un Macintosh SE (le petit cube crème à écran minuscule) pour rédiger mes traductions, j’ai vu s’ouvrir un monde nouveau. Quelqu’un — le génial Steve Jobs — avait habillé de métaphores humaines un univers mécanique. Quelqu’un m’offrait la puissance de l’informatique en me dispensant de regarder sous le capot. Cela paraît naïf aujourd’hui, mais en 1986, c’était renversant. J’ai créé un atelier de PAO, appris le graphisme, conçu des bases de données. C’était tellement plus simple, plus sûr, plus humain qu’un PC. Et surtout : plus beau ! S’il fallait passer le plus clair de mes journées à regarder une chose, mieux valait que ce fût une œuvre d’art qu’une boîte à outils. Or le secret de Jobs, c’était qu’il était un artiste et surtout pas un ingénieur.

En trente ans, je n’ai jamais connu de panne sérieuse, d’attaque de virus ni demandé une heure d’assistance technique. Il n’empêche : mon adhésion tenait surtout à la personnalité du créateur. Depuis sa mort, le Mac est devenu un PC comme un autre et ses i-Machins, des petits espions au service de la NSA. Même quand on n’a rien à cacher, hormis quelques mots de passe, on peut s’irriter à l’idée qu’on vous lit par-dessus votre épaule.

Prophète d’un autre monde

Stallman avait quitté le train bien avant cette bifurcation-là. Il savait que pour manger avec les diables de l’industrie de masse, aucune cuillère n’était assez longue. Ce dinosaure semble tout droit sorti d’un monde parallèle, d’une uchronie où la technologie, la science et la société dans son ensemble auraient pris une tout autre direction. Où la communauté aurait pris le pas sur les intérêts privés et le bien-être de tous sur la prospérité de certains. Où la conscience de la fraternité l’aurait emporté sur le besoin de domination.

J’avais nombre de questions à lui poser, je n’ai retenu que l’essentielle : « De quoi vis-tu, Richard ? » Il me reformula : « Comment je gagne mon argent ? » De conférences et de dons fut la réponse. Ses collègues de bien moindre calibre figurent aujourd’hui parmi les plus grosses fortunes du monde. Sa parole est attestée par l’acte, et c’est du reste le fond de sa philosophie : « Vous ne pouvez enseigner que par l’acte. » Il m’a fait penser, même physiquement, au merveilleux anarchiste américain Karl Hess, dont j’ai publié le Petit traité du bonheur et de la résistance fiscale, même s’il se défend de toute parenté avec l’anarchie.

Le rêve de Staline

Deux heures durant, Richard nous a détaillé les multiples menaces sur la liberté que faisait peser l’informatique propriétaire. Même les plus avertis avaient de quoi rouler les yeux. Comment Amazon, avec son Swindle (« escroquerie »), analyse vos habitudes de lecture — et efface à son gré vos contenus (ils l’ont fait avec le… 1984 d’Orwell !). Comment Microsoft soumet les failles de son Windows à la NSA avant de les corriger le cas échéant. Comment les portes dérobées sont désormais livrées de série, permettant des intrusions ou des exfiltrations dont vous n’avez aucune idée. Comment votre smartphone peut être converti en dispositif d’écoute même quand vous le croyez éteint. Comment les fabricants de logiciels se vantent de leur capacité à traquer et exploiter l’utilisateur à distance. Et cætera, et cætera… C’est, selon les mots de Stallman, « le rêve de Staline », le contrôle total à portée de clic.

Tout ceci impressionne, mais ne surprend pas vraiment. Depuis le Discours de la servitude volontaire, ce n’est qu’un vieux vin dans des outres nouvelles. Il suffit de considérer son outillage informatique, même dûment payé, comme du matériel en prêt sur lequel le propriétaire a tous les droits. Il suffit d’avoir à l’esprit que toute communication sur les réseaux équivaut à parler à haute voix dans un lieu public. Et il faut se souvenir des mises en garde d’un Ellul, d’un Kaczynski, d’un Günther Anders pour savoir que le développement technologique ne fait qu’allonger les leviers éternels du pouvoir — en les rendant, peut-être, un peu moins anguleux. Pour paraphraser la boutade d’Oscar Wilde sur le mariage, l’informatique nous aide à résoudre des problèmes que sans elle nous n’aurions jamais eus !

Mais la prédication pieds nus de Richard Stallman s’enracine bien plus profond que dans la carte-mère des logiciels d’exploitation de l’homme par l’homme. Elle rejoint par moments la dimension métaphysique de l’Abolition de l’Homme de C. S. Lewis, ce moment où le paroxysme de la maîtrise technique sera aussi le signal de notre ensauvagement.

Liberté, ça vous dit quelque chose ?

Richard nous rappelle avec simplicité, grâce au terreau concret sur lequel il s’appuie, ce qu’est la liberté : c’est avoir le contrôle de ta propre vie. Rien de plus, rien de moins. Ce contrôle nous est disputé par l’ensemble du système, dont l’informatique est désormais un pilier central. Le projet d’inclure tout le monde au réseau procède avant tout du rêve d’avoir tout le monde sous la main.

La résistance technologique de Stallman est un acte politique. Il réclame

  • un État fort face à la puissance des corporations, garant du droit et de la vie privée ;
  • la réappropriation démocratique des institutions et une redistribution juste des richesses ;
  • la souveraineté informatique des pays, impliquant la souveraineté nationale tout court ;
  • que les systèmes scolaires adoptent des logiciels libres, gratuits et dont ils ont la maîtrise, plutôt que de payer des rentes à des loueurs de services qui restent maîtres du jeu ;
  • que la rétro-ingéniérie soit enseignée à l’université afin que les esclaves de la technique puissent en devenir les maîtres.

Il combat bec et ongles la disparition de l’argent liquide et le vote électronique, à ses yeux, n’est rien d’autre qu’une dictature définitive, presse-bouton, capable de dénaturer toute expression de volonté populaire. Et il demande à chacun d’œuvrer à son niveau contre la privatisation de tout.

Cinglantes vérités

En un sens, Stallman m’est apparu comme un socialiste à l’ancienne, populaire et étatiste. Ses idées n’apparaissent utopiques que parce qu’elles sont minoritaires. Il a conscience d’avoir l’administration, les médias et le business contre lui. Mais il sait aussi que ses objections touchent au cœur même du système de contrôle. Les scientifiques portent souvent sur les affaires du monde un regard pur et l’expriment sans ambages. Ainsi, pour Stallman, les terroristes sont avant tout en Europe « une excuse pour fliquer les gens », dans la mesure où ils tuent infiniment moins, par exemple, que les voitures. Les mirages et les censures de l’idéologie sont l’équivalent des portes dérobées informatiques.

Nous faut-il un ingénieur pour crier haut et fort ce qu’aucun politique n’ose plus rappeler : que la censure est plus dangereuse que n’importe quel contenu publié ? (Exemple : le blocage du porno en Finlande depuis 2006, prétexte à un contrôle bien plus vaste.) Que l’interdiction des contenus virtuels précède la dictature réelle ? (Exemple : la censure exercée par Erdogan sur internet au temps où il fut premier ministre — et qui suscita des manifestations de rue en Turquie.) Que la liberté d’expression est totale ou n’est pas, et qu’elle comprend le droit de critiquer, d’offenser, d’insulter et de se moquer de n’importe qui et n’importe quoi ? Même si toute liberté, comme il le rappelle, implique des sacrifices.

Parmi les exemples effarants de censure de l’internet par les États, Stallman en a distingué un particulièrement choquant : le fait que le site Electronic Frontiers Australia fut amendé de 11 000 dollars par jour pour avoir simplement publié un lien vers un site antiavortement à l’étranger ! Le combat contre l’avortement, aux yeux de cet homme de gauche, équivaut pour ainsi dire à tuer les femmes. S’il a pris cet exemple, c’est pour rappeler que la liberté de pensée et d’expression doit être avant tout garantie pour les idées qui ne nous plaisent pas.

Je suis ressorti de la conférence avec un sentiment de mélancolie. L’intégrité éthique de cet homme jaillit, dans toute sa naïveté, comme un roc au milieu d’un marécage de cynisme et de compromission. J’ai compris le pourquoi des pieds nus. Les enjeux de la technologie, de la surveillance, du contrôle des masses sont aujourd’hui des questions de vie et de survie. Les escarpins ne sont plus de mise et les bottes ne résoudront rien. Il nous faut toucher le sol. Soit avec nos pieds, soit à travers des paroles vraies et nues.

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