Fin de partie en Ukraine : le maquillage coule

NOUVELLEAKS par Slobodan Despot

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Introduction

La diffusion par Canal Plus, le 2 février, du reportage de Paul Moreira sur la révolution ukrainienne a été un événement majeur — et extrêmement révélateur — dans le paysage audiovisuel français. Ukraine, les masques de la révolution a fait l’objet d’attaques préventives si virulentes que l’auteur s’est senti obligé de répondre à ses critiques avant même la diffusion. L’ambassade d’Ukraine, notamment, a exigé son retrait du programme et une véritable camarilla de journalistes s’est formée pour condamner a priori la partialité de sa démarche. Comme on pouvait s’y attendre, la Pravda atlantiste française, Le Monde, aura été le fer de lance de la censure.

Ces circonstances à elles seules invitaient à voir et étudier le travail d’un reporter et d’une production qui n’avaient jusqu’ici en rien dérogé au politiquement correct. Ce reportage lui-même, d’ailleurs, s’inscrit dans un genre très prisé des médias du mainstream : la traque aux néonazis. Son seul « péché » est de ne s’être pas arrêté aux nazillons plus ou moins folkloriques qu’on peut trouver en Europe de l’Ouest, où ils font plus de peur que de mal, mais d’être allé les étudier là où ils font plus de mal que de peur. Dans l’Ukraine issue du putsch de l’Euromaidan. Il lui est rapidement apparu qu’il mettait soudain les pieds dans une zone interdite.

Le reportage est apparu en plusieurs endroits sur les réseaux avant d’être effacé. Il est actuellement visible sur YouTube, ainsi que sur VK. J’invite les lecteurs d’Antipresse à regarder ce documentaire par moments hénaurme. Pour ceux qui n’auraient pas la possibilité ou le temps de voir le travail de Paul Moreira, j’en livre ci-dessous un bref résumé suivi de quelques commentaires.

Chapitre premier : Candide ouvre les yeux

Le reportage s’ouvre sur un rappel de la révolution du Maïdan. Drapeaux ukrainiens, milices et masques. Et au milieu du tumulte, une Américaine BCBG distribuant des petits pains : il s’agit de Victoria Nuland, diplomate au long cours, en charge du dossier ukrainien auprès de la Maison-Blanche (et accessoirement, le reportage ne le dit pas, épouse de l’influent penseur néoconservateur Paul Kagan).

Le reporter confesse avoir initialement adhéré à la version des faits contée dans le « monde libre ». Il nous montre le palais abandonné du président Ianoukovitch en fuite, qu’il appelle kleptocrate. Mais aussitôt, Moreira se demande d’où lui venait, à l’époque, cette « légère impression de s’être « fait avoir ». Quelques détails, dit-il, passés inaperçus dans la chaleur du moment. L’allure des émeutiers et « ces symboles mystérieux » : notamment la main jaune du parti Svoboda, la drôle de croix du bataillon Azov et le trident rouge et noir du Secteur droit. « Qui étaient ces gens masqués ? »

Sans transition, nous voici sur une grand-route menant à la Crimée. Un blocus routier est en place, acte extrêmement hostile, nous rappelle Moreira. Mais ce n’est ni l’armée ni la police ukrainienne qui l’applique. C’est le Secteur Droit, qui jouit manifestement d’un pouvoir dicrétionnaire. « Le rôle des paramilitaires est mystérieux. Est-ce qu’ils font le sale boulot pour le compte du gouvernement ? Ou est-ce qu’ils ont kidnappé le pouvoir dans la rue ? » Tout le reste du film sera axé sur ce dilemme. Pour nous donner l’impression, en fin de compte, que la distinction est sans importance.

Chapitre II : La galerie de curiosités

Kiev. Voici Nathalie Jaresko. C’est une diplomate américaine naturalisée à la hâte pour devenir ministre des Finances du gouvernement ukrainien. Elle est le symbole du rapprochement (ou de la soumission) du pouvoir de Kiev avec les Américains. Voici le disgracieux Iatseniouk. Et voici les « héros », morts ou vivants, qui furent le fer de lance de la révolution violente.

Igor Mosiychuk, milicien, est leur porte-parole le plus célèbre. Il est gros, truculent, barbare, violent. Il ne cache pas ses chantages, rixes et passages à tabac. Au contraire : il les filme et les diffuse aussitôt sur YouTube ! Le voici passant à tabac un journaliste, agressant une fonctionnaire, menaçant des juges. Injures. Saluts romains. « Heil Hitler »…. «Étrange mélange de justice expéditive et de téléréalité… », conclut Moreira.

Voici les miliciens du Secteur droit rendant la justice des rues. Ils ont mieux : un camp d’entraînement en banlieue qui accueille aussi des étrangers. Notamment un jeune Français venu « développer ses compétences » et devenir sniper. Il est masqué. Mais bêtement, malgré les consignes de discrétion, il a oublié d’ôter la bandelette portant son surnom : Mussolini! Pourquoi est-il venu ici ? Pour défendre sa terre. Empêcher les Russes d’envahir la France !

Voici le patron du SD, Dimitri Iarosh, dans un clip plus que martial ; il est « contre la démocratie, contre la libéralisation des mœurs et contre l’intégration européenne »… Le Secteur droit, conclut Moreira, est un mouvement totalitaire, un « mélange de nationalisme et d’apocalypse qui devrait effrayer toute démocratie et pourtant : Dimitri Iarosh est aussi conseiller au ministère de la Défense. »

Et pourtant, oui : ces fascistes de caricature n’effraient personne au sein du nouveau pouvoir et de ses alliés. Voici le fondateur du parti national-socialiste, Tiahnybok, avec McCain, Joe Biden, Nuland. Voici le bataillon Azov avec son logo, la rune Wolfsengel qui fut aussi l’emblème de la division SS Dans Reich, celle d’Oradour-sur-Glane.

Ici, une note personnelle s’impose : j’ai relevé depuis deux ans de nombreuses apparitions (Voir sur mon blog : 1, 2, 3) de ce symbole nazi dans les médias et la presse en Occident… sans susciter aucune réaction des rédacteurs. Pourtant, son exhibition est interdite en Allemagne, par exemple, hors d’un contexte strictement historique.

En somme : dans l’Ukraine de l’après-Maïdan, les milices d’extrême droite apparaissent comme une composante organique du nouveau pouvoir en place.

Chapitre III : crime sans châtiment

Après un bref historique du conflit entre Ukrainiens nationalistes et pro-russes, Moreira développe la tragédie d’Odessa où, le 2 mai 2014, 45 personnes périrent, la plupart brûlées vives dans la maison des Syndicats. Il s’agissait essentiellement de pro-russes, plutôt âgés et non armés. En face, les milices qui nous sont déjà familières. Leur crime n’est pas un débordement, mais une action voulue : un envoyé du gouvernement est venu les aiguillonner contre la menace pro-russe, n’ayant pas confiance dans la police.

Mark Gordienko, le chef de la milice locale, n’éprouve aucun remords pour ces événements. Interviewé longuement, une tête de mort sur son T-shirt, il justifie tout, non sans insulter constamment les « papys et les mamies » pro-russes qui étaient, selon lui, l’avant-garde d’une invasion qu’il s’agissait de tuer dans l’œuf. La brutalité des propos en moins, on relèvera que c’est en gros la thèse qu’ont défendue les médias occidentaux sur ces événements. On n’allait pas condamner la jeune démocratie kiévite pour avoir voulu se protéger contre l’omniprésente menace de Moscou.

Moreira souligne qu’il n’a interrogé que des témoins directs et des protagonistes du massacre, identifiés sur vidéos. Il ne montre pas les images de l’intérieur du bâtiment, insoutenables. Mais il montre des gens blessés, brûlés, défenestrés et achevés au sol. Il montre la terreur nue, barbare, totale, immortalisée sur des heures de vidéo… et demeurée impunie. Dans sa réponse à ses détracteurs, Paul Moreira soulignera que « L’enquête judiciaire ukrainienne a été évaluée puis disqualifiée par le Conseil de l’Europe en octobre 2015. Le massacre d’Odessa est resté classé dans la catégorie des événements « opaques » ou « troubles », donc non existants. » Mais il nuance : si les médias n’en ont rien fait, relève-t-il, c’est surtout parce que les chancelleries occidentales se sont tues. Impliquant par là, peut-être inconsciemment, que les médias de masse occidentaux sont cul et chemise avec le pouvoir.

Chapitre IV : Le conseil d’administration

L’activité des milices deviendra de plus en plus encombrante pour le nouveau pouvoir. Kiev en a encore besoin, après sa révolution, pour son « opération antiterroriste », bref sa guerre dans le Donbass. L’armée régulière est décimée, les soldats désertent et les tentatives de recrutement donnent lieu à des émeutes. Mais les milices veulent leur part : manifestations devant le parlement, policiers assassinés… Quelques répliques tout de même. Ainsi, l’épisode où l’inénarrable et très pur Mosiychuk est confondu par une caméra cachée en train de se faire graisser la patte. La vidéo est diffusée en plein parlement… Émeutes… insultes… bagarres… C’est le premier leader d’extrême droite à connaître un revers de sort…

A l’écart de ces confrontations de bande dessinée, soudain, le reportage nous fait pénétrer dans une tout autre ambiance. Pour la transition, nous revoyons Mme Nuland, en veste matelassée couleur métal, distribuant ses petits pains au Maïdan : « Pouvait-elle ignorer la présence des groupes paramilitaires, se demande Moreira, ou a-t-elle détourné la tête pour ne pas voir leurs oriflammes ? » La même question pourrait être adressée à l’incontournable BHL — avec la même réponse, trop évidente. Et nous tombons enfin dans une réunion, à l’automne 2015, des puissants de ce monde qui ont soutenu l’Ukraine.

Dans un forum climatisé de style Davos défilent de très grosses huiles. On voit Tony Blair, Shimon Peres, le général Petræus, ex-chef de la CIA, Mme Nuland évidemment, et puis aussi le profil d’iguane de DSK et l’inévitable mèche de BHL. Chacun parle en tribune, mais aucun de ces porte-parole de la démocratie ne donnera d’interviews ou de conférences de presse. Lawrence Summers, ancien Secrétaire du Trésor américain, résume en peu de mots le propos du raout : « On ne vient pas faire la charité. L’Ukraine est un avant-poste essentiel de nos intérêts militaires fondamentaux. »

Le journaliste réussit à harponner le général McChrystal, ex-chef des forces spéciales américaines : « Les milices, au sein des forces ukrainiennes, n’est-ce pas un problème ? — Je crois qu’il faut les professionnaliser », répond-il, en recommandant de les lier au gouvernement…

Conclusion

L’enquête de Paul Moreira est un travail remarquable de ténacité et de courage intellectuel et physique. Elle n’apprend pas grand-chose, néanmoins, à ceux qui ont suivi les événements d’Ukraine à l’écart des représentations infantiles des médias occidentaux. Des milliers d’heures de témoignages bruts sont disponibles sur l’internet, en vidéo. La présence d’un néonazisme caricatural en Ukraine a été certes admise, mais minimisée ou, simplement, traitée comme un phénomène compréhensible, une résistance à une « agression russe ». Le film de Moreira donne des visages et une réalité presque plastique à ce déchaînement de barbarie primitive.

En fait de visages, il s’agit plutôt de groins et de gueules d’une stupidité renversante. Et ce sont ces gens-là que le nouveau pouvoir de Kiev et ses parrains de l’UE-OTAN ont utilisés d’abord pour prendre le pouvoir violemment, puis pour mater leur propre population. Avant de les dissoudre et les enfermer une fois qu’ils auront servi… à moins qu’ils aient trop bien pris racine. Une idéologie de haine primaire et bornée a été instrumentalisée pour des fins sans aucun rapport avec ses propres buts. Comme exemple de manipulation, c’est un cas d’école.

C’est ce que Xavier Moreau appelle un « nazisme de transition », manipulé d’en haut à des fins politiques et géopolitiques précises. Le précédent du nazisme croate ressuscité pour faire éclater la Yougoslavie aurait pourtant pu servir de leçon, mais la mémoire médiatique est aussi longue que celle d’un poulet. Si les masques tombent aujourd’hui, c’est que le camp occidental ne se sent plus la force de reconquérir l’intégrité de l’Ukraine, et que la Russie n’a ni la volonté ni l’intérêt de pousser son avantage dans l’Est. Une fédéralisation s’impose — et donc un retour vers un langage diplomatique rationnel et pondéré. Il va donc falloir débarrasser le pouvoir de Kiev de ses accessoires de fascistopérette et le démaquillage de Paul Moreira vient peut-être à point nommé.

Post-Scriptum

Un groupe de journalistes a adressé une lettre ouverte à Moreira condamnant sa « paresse intellectuelle ». L’auteur a très bien répondu, mais omis de relever un point intéressant. Tout en se défendant d’avoir mal informé sur l’Ukraine, ces collègues se disent entre autres « atterrés de la présentation binaire de l’annexion de la Crimée », reprochant à Moreira de prendre pour argent comptant le « oui » massif des Criméens au rattachement à la Russie. Or, qui de ces journalistes a rendu compte du pogrom de Korsun, agression sauvage, préméditée et gratuite d’une file d’autocars ramenant des manifestants pro-russes en Crimée le lendemain du putsch de Maïdan ? Cette ratonnade de gens désarmés par les miliciens, qui s’est traduite par des centaines de blessés et plusieurs morts, a plongé la Crimée entière dans la stupeur et l’effroi dès le 20 février 2014. Ce traumatisme explique le rejet de l’Ukraine par la population de Crimée au moins autant que la propagande ou la pression militaire russe. Il n’a jamais été porté à la connaissance du public occidental.

Les imprudentes récriminations de ce club d’amnésiques nous ont donné l’occasion de le rappeler.

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