Périco Légasse : «Ce n’est pas l’agriculture qu’on assassine, c’est la France qu’on poignarde»

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2016/01/29/31003-20160129ARTFIG00107-perico-legasse-ce-n-est-pas-l-agriculture-qu-on-assassine-c-est-la-france-qu-on-poignarde.php

Par Alexandre Devecchio

Publié le 29/01/2016 à 11:22

Périco Légasse/pneus brûlés sur l'A84

FIGAROVOX/ENTRETIEN -Périco Légasse réagit à la crise de l’agriculture française. Pour lui, celle-ci est le résultat d’une dérive productiviste qui met en danger notre identité nationale.


Périco Légasse est rédacteur en chef de la rubrique vin et gastronomie à l’hebdomadaire Marianne.


Le Figaro-. La production de canards et d’oies va être gelée pendant plusieurs semaines afin de stopper la prolifération de la grippe aviaire. Des éleveurs du Sud-Ouest se mobilisent sur Facebook pour obtenir l’abrogation de cette mesure. «Nous prévoyons de gros mouvements dans le Sud-Ouest. Nous n’avons plus rien à perdre, nous nous battrons jusqu’au bout». Comprenez-vous et partagez-vous leur colère?

Périco Légasse-. Bien sûr. Car la mesure va certes bousculer les grosses coopératives céréalières du Sud-Ouest, propriétaires de marques de foie gras industriel, mais elle va éradiquer le petit et le moyen élevage qui n’ont ni trésorerie ni perspective de rattrapage pour compenser un arrêt d’activité aussi long. Les accusations des petits producteurs contres les gros sont terribles, car ils affirment que ces derniers ont en stock des centaines de milliers de foie gras invendus, conservés au froid, et que pour pouvoir les écouler, il leur faudrait la quasi exclusivité du marché durant quelques mois. Après quoi tout repartirait sur les rails. Au passage, pris à la gorge, quelques centaines de concurrents auront mis la clé sous la porte. D’une pierre deux coups. Cela me semble énorme: à vérifier.

Comment en est-on arrivé là?

Par le besoin de surproduire pour surconsommer, instauré par l’obligation de gagner des parts de marché. Puisqu’il faut faire du profit financier, qui est un devoir structurel croissant, créons des besoins nouveaux dont nous satisferons l’assouvissement. Deux produits symboles, classés autrefois dans le luxe, le saumon fumé et le foie gras, sont devenus les outils de masse de cette opération financière. Le système consumériste auquel est désormais soumise notre société considère que ce qui était l’exception doit devenir la règle, et que les produits rares et chers ont tous vocation à devenir courants et pas chers. Nous en sommes arrivés à un point sordide de financiarisation de notre alimentation par la trilogie que forme l’agro-industrie productiviste, la publicité pro-malbouffe, et la grande distribution. Ces gens-là ont décrété qu’il fallait désormais manger du foie gras partout, et toute l’année, en étranglant le producteur pour obtenir des tarifs de masse. Résultat, des millions de boites, sacs et paquets emplis d’infâmes morceaux de chairs industrialisées pullulent à perte de vue du 1er janvier au 31 décembre dans les grandes surfaces. Comment veut-on, à cette échelle-là, que les conditions d’élevage et de production ne soient pas ignobles? Et comment veut-on que ces produits ne soient pas nocifs pour la santé, dans la mesure où leur prix réduit et accessible en décuple la possibilité d’ingurgitation? Surproduire pour gagner toujours plus!

Ça c’est pour le consumérisme, mais pour les maladies?

Inutile de tourner autour du pot. L’apparition de maladies dans les élevages est la conséquence directe du confinement d’animaux en surnombre. En aquaculture, on prévient le drame en saturant les poissons d’antibiotiques. Idem dans les élevages de poulet intensifs. Le palmipède engraissé échappait à la règle, mais la consommation de foie-gras ayant explosé, il a fallu concentrer davantage pour produire davantage, à moindres coûts. Résultat, le terrain devient favorable aux épidémies. Que la France abandonne au plus vite le productivisme mercantile, financiarisé par un système grandement distribué, et nous verrons que bien des problèmes, majeurs et nationaux, se règleront.

Cette crise n’est-elle qu’un symptôme d’une crise plus profonde de l’agriculture française?

C’est une des manifestations de la logique économique que l’on impose aux agriculteurs pour satisfaire, dans des proportions incompatibles avec les grands équilibres planétaires et la biodiversité, les objectifs financiers que se sont fixés les géants de la part de marché finale absolue. Pourtant, cela fait tellement longtemps que des voix autorisées et concordantes, sur ce site en particulier, annoncent la catastrophe. De n’avoir jamais ni entendu, ni écouté, a conduit la France là où elle en est aujourd’hui: une puissance agricole sinistrée. Quel immense gâchis! Quand on voit les ressources, les potentiels, les énergies, les volontés, les initiatives et les fabuleuses capacités de ce pays en terme de géo et biodiversité, comment a-t-on pu en arriver là? Comment a-t-on pu, avec une classe politique si lucide, des dirigeants si motivés, des institutions si efficaces, cumuler autant de bévues, de lâchetés et de renoncements, pour que l’agriculture française, qui devrait être le fleuron de notre enrichissement national, en soit rendue à cet état de ruine…? Ce n’est pas seulement l’agriculture qu’on assassine, c’est la France qu’on poignarde dans le dos.

Si la rumeur des trois suicides d’agriculteurs en Bretagne ce week-end était fausse, il n’en reste pas moins que le taux de suicide dans cette profession est très important (un tous les deux jours environ). Comment l’expliquez-vous?

Les agriculteurs qui se suicident sont ceux qui ont suivi et appliqué à la lettre les consignes de la politique agricole européenne, encouragés en ce sens par les directives de Bruxelles, les chambre d’agriculture et les instances syndicales liées aux lobbies, qui leur ont dit: modernisez-vous en empruntant beaucoup pour surproduire toujours davantage, afin d’obtenir le prix de revient le plus bas possible, et vous resterez les plus concurrentiels sur le marché. Et si une offensive vient vous menacer, elle viendra de si loin que l’Union Européenne constituera un rempart. Ce que l’on n’avait pas prévu, c’est que l’offensive viendrait de l’intérieur de l’Europe, avec des outils européens. C’est notre alliée, et partenaire, l’Allemagne qui, après nous avoir bien «aidés» dans le démantèlement de nos fleurons industriels, a créé des usines porcines dont certaines concentrent 40.000 bestiaux (que l’on ne nous parle plus d’agriculture), avec de la main d’œuvre bulgare ou roumaine payée 3€ de l’heure, pour vendre de la viande de porc 30% moins chère que le moins cher de la production bretonne, à la grande distribution française toujours prête à trahir l’économie nationale pour augmenter ses marges… Bien entendu, les dirigeants de Berlin n’imaginaient rien, ne se doutaient en rien des conséquences. Et à Paris, on se moquait autant des usines à cochons allemandes que l’état major français de 1940 des panzer divizions, puisqu’il et bien connu que les Ardennes sont infranchissables… Aujourd’hui, le porc allemand est en vente dans les grandes surfaces de Bretagne. Je ne savais pas que nos choix économiques étaient encore fixés par le général Gamelin. Quand on fait de la merde, il y a toujours une possibilité que quelqu’un en fasse une encore moins chère. C’est ça la concurrence libre et non faussée de l’Union Européenne?

Les agriculteurs français meurent en silence… Avec-eux est-ce tout un patrimoine qui disparaît?

L’agriculture française crève, sous nos yeux, depuis longtemps, d’une forme de libre échange qui n’a finalement qu’un seul but, la financiariser pour augmenter les profits des banquiers du lait, du blé et de la viande. Ça fait un peu gauchiste comme explication, mais il n’est pas besoin de beaucoup gratter pour comprendre que c’est bien ce qui se passe. Du Goldmann Sachs agricole, mais avec du porc et du lait à la place des titres pourris. Plus tu en produis, plus ton exploitation ne vaut rien. Cela dure depuis vingt ans et personne n’a cherché à arrêter le processus puisqu’il est la doxa du moment.

Souvenons nous, il y a seulement 20 ans, chaque fois qu’une exploitation agricole déposait son bilan, c’était le signe que l’Europe se mettait en place et que l’agriculteur nouveau allait enfin remplacer l’ancien, rivé sur ses archaïsmes, incapable de s’adapter. Une sorte de nettoyage agro-économique annonçant un avenir radieux pour les campagnes françaises. Edgar Pisani, ministre de l’Agriculture du Général et auteur de la loi de modernisation agricole de 1964, a reconnu que l’État a mené cette réforme en toute bonne foi, mais que l’on a jeté l’eau du bain des archaïsmes avec le bébé du patrimoine territorial et environnemental que représentait la paysannerie traditionnelle.

Aujourd’hui que la courbe des faillites et des suicides agricoles dépasse celle du chômage, on sent comme un malaise au sommet de l’Etat, chez les politiques, à la MSA, au Crédit Agricole et à la Fnsea. Comme pour les cadres de France Télécom, on tremble qu’à Bercy ou à Matignon un haut responsable déclare agacé: «il faut mettre un point d’arrêt à cette mode des suicides».

Est-il encore possible de rompre avec les choix productivistes amorcés dans les années 1960?

Heureusement que oui. Et on y viendra inéluctablement, mais ils attendront de passer à 500 suicides par an, et à 45 départements bloqués par les tracteurs. On ne sait jamais, comme on navigue au radar, si la tendance venait à s’inverser, comme celle du chômage, on pourrait continuer comme ça sans rien faire: «Sœur Anne, sœur Anne, ne vois tu rien venir?». Si, des corbillards…

La vision rationnelle des choses, c’est de prendre la réalité en face. D’évaluer les enjeux, les moyens, les besoins et les forces prêtes à entrer en jeu pour arrêter le déclin. Le philosophe Pierre Rabbi, qui n’est ni un gourou, ni un tribun, mais un paysan de bon sens, a écrit quelque chose de fondamental, où se trouve la clé de la solution: «L’agriculture n’est pas faite pour produire, elle est faite pour nourrir». Phrase immense. Tout est dit, sans violence, sans rejet, sans doctrine. Un véritable programme politique. Comment interpréter, ou plutôt appliquer, le message de Pierre Rabbi? Il suffit de partir d’un constat, de faire un bilan et de se fixer un objectif. Peut-on enfin décider, sans se coucher devant Bruxelles, d’une politique agricole qui fournisse à la demande française ce que l’offre est à même de produire? Peut-on se fixer comme objectif que la France nourrisse la France?

Par quelle équation?

Une équation de base: 66 millions d’habitants en France se nourrissent, en moyenne, trois fois par jour. Cela fait, en gros, 198 millions d’actes alimentaires quotidiens. C’est à dire, on se pose: 5 940 000 000 d’actes alimentaires par mois, soit: 71 280 000 000 (soixante et onze milliards deux cent quatre vingt millions) de repas par an. Je me refuse à croire qu’une telle demande dans la deuxième puissance agricole mondiale ne génère pas le plein emploi à pleine richesse pour l’agriculture et l’agro-industrie françaises. Donc, quand j’apprends qu’un paysan qui travaille 18 heures par jour s’est pendu, je me dis, de deux choses l’une: ou ceux qui dirigent l’agriculture française depuis 40 ans nous mentent, ou ils sont très nuls. Et je ne vise pas Stéphane Le Foll, même si je peux avoir des divergences avec lui, car son programme pour l’agroécologie est la première mesure politique lucide et courageuse que la République Française ait jamais mise en place pour sauver son agriculture. Il faut voir notre agriculture comme un trésor inexploité et non comme une plaie infectée. Les agriculteurs qui s’échappent ou se sont émancipés du système productiviste réussissent, gagnent leur vie et vivent heureux. On devrait peut-être en tirer des conclusions

Quel genre d’initiative faudrait-il prendre?

Par exemple, lancer une campagne nationale pour la consommation de lait et de produits laitiers français de France. Dans les familles, à l’école, dans les entreprises, dans la restauration. Expliquons à ceux qui ne connaissent que le liquide blanchâtre vendu en brique UHT que ce produit souvent importé n’est pas du lait, mais la mort de nos éleveurs. Sauvons le lait de la France! Jean-Pierre Raffarin s’insurgeait, l’autre jour sur Europe1, du fait que la France importe du lait. «Oui, la France importe du lait» martelait-il à son micro. Ah bon? Etonnante colère. Quand il était Premier ministre, entre 2002 et 2005, la France importait près 4 millions de tonnes de produits laitiers chaque année. Je ne me souviens pas qu’il ait dénoncé le phénomène, ni même regretté, et encore moins tenté de l’inverser. Ou si faiblement. Il est vrai que les choses ne se sont pas arrangées. Les importations de lait sont en hausse de près de 70% entre novembre 2014 et novembre 2015. La première puissance laitière importe 20% de son lait alors que 25 000 exploitations laitières sont au bord du dépôt de bilan. Ubu n’est plus roi, il est empereur de France… Un événement majeur vient de se produire: la lettre envoyée à François Hollande par Bruno Lemaire, qui était ministre de l’Agriculture il y a quarante huit mois, cosignée par 93 parlementaires. Un appel qui commence par «Notre agriculture meurt». En conclusion, le député de l’Eure demande au président de la république de réunir les chefs d’États européens pour instaurer, entre autres mesures de sauvetage: «La défense de la préférence communautaire pour les produits agricoles européens, contre le dogme de la concurrence libre et absolue qui ruine nos producteurs». J’imagine l’effet que cette déclaration aurait eu quand il était aux affaires… C’est déjà bien qu’il ose la formuler quand il est dans l’opposition. Comme quoi tous les espoirs sont permis.

 

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