MISÈRE DES MÉDIAS – QUAND JUPPÉ VISITE LA JUNGLE

Ce mercredi, Juppé était à Calais. Un déplacement de campagne comme il en existe des masses, ridicules et vains. Puisqu’on était dans le coin, on a suivi la petite troupe chargée de la mise en scène médiatique de cette visite.

« Quand je vois, par exemple, les reporters qui se précipitent et les forêts de micros qui se dressent pour recueillir religieusement la moindre parole de nos dirigeants politiques ou de n’importe quelle personnalité réputée importante, y compris sur des sujets sur lesquels ce qu’ils peuvent dire n’a absolument aucun intérêt, je dois avouer que j’ai du mal à m’empêcher de considérer que l’humanité est en train, si ce n’était pas déjà fait, de perdre à peu près tout sens du ridicule. » (Jacques Bouveresse, « Au commencement était la presse »1)

*

Ce mercredi après-midi, un petit groupe patiente devant le centre d’accueil Jules Ferry attenant à la « jungle » de Calais. Trépignant dans la boue et le crachin, une grosse vingtaine de journalistes. Ils n’ont pas été autorisés à passer les grilles du centre à la suite du héros du jour, si bien que l’ambiance est à la grogne. « La prochaine fois, qu’il ne compte pas sur moi pour venir le filmer », menace candidement un jeune homme porteur d’une grosse caméra. « Il abuse, merde, résume sa voisine, pourquoi son équipe nous prévient du déplacement si on ne peut pas le suivre ? On n’est pas ses larbins2 ».

Derrière les grilles blanches, on aperçoit la petite troupe de campagne qui visite les lieux au pas de course. En plissant bien les yeux, miracle, on le voit en personne, avec ses bottes marron flambant neuves3, sa semi-calvitie grisonnante et son aura de Lexomil bipède : c’est bien l’ex-pestiféré du RPR venu montrer qu’il n’a pas peur de mettre les mains dans le cambouis migratoire. Yep, Alain Juppé est dans la place.

Hors de portée des objectifs, il discute avec quelques porteurs de gilets jaunes, des employés du centre. Glissées entre les barreaux, dérisoires, des caméras zooment, leurs propriétaires essayant de tirer une image exploitable de la lointaine scène. Mais non, il est trop loin. Le fourbe.

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Sur l’écran, un lointain Juppé / Photos Lémi

Les minutes passent et les journalistes s’emmerdent toujours puissamment. Alors ils ressassent – « Il croit vraiment qu’il peut nous traiter comme ça ? », relance l’un d’eux, allure de baroudeur fatigué. Son indignation fait tâche d’huile, et une nouvelle rasade de doléances molles secoue ses confrères. Merde alors, pour qui il se prend ?

 

Agglutinés autour des grilles, les « indignés » font obstacle aux groupes de migrants qui rejoignent le lieu – pour prendre une douche ou un repas. Ceux-là les contournent, jetant des regards peu amènes sur le rassemblement. Quand quelques journaleux commencent à les filmer, par désœuvrement plutôt que par intérêt, la tension ne tarde pas à monter. Un grand type feint de mettre un coup de poing à l’homme qui le filme sans lui avoir demandé l’autorisation, stoppant son geste à quelques centimètres de son visage. Le cameraman vire au pâle. Son « agresseur » repart en vociférant, mimant à ses amis l’intrusion de la caméra, cette agression venue s’ajouter à tant d’autres4.

Puis c’est le soulagement : le chargé de communication5 de Juppé vient rassurer son petit monde. Petite brosse énergique, tarin d’envergure et visage chiffonné barré d’un sourire faux, il est porteur de bonnes nouvelles : il y aura bien possibilité d’accompagner le grand homme sur la Jungle. « Ah, très bien », soufflent les journalistes. Monsieur médias leur ôte un poids : ils auront bien leur ration d’images.

Mais l’un d’eux n’en démord pas : il est colère, il est véhémence, il est vénéritude. Dans les 40 ans, allure austère de cadre conservateur qui aurait quémandé quelques conseilsfashion à Balladur, il s’approche du communicant pour mettre les points sur les « i ». « Ce n’est pas une manière de nous traiter, s’enflamme-t-il. Je viens spécialement de Paris pour le Figaro et vous me faites poireauter. Je peux vous aider, hein, vous faire un beau papier. Vous n’avez rien à gagner à me traiter comme ça. » Bigre. Le chargé de com’ est emmerdé. Faut dire que le Figaro, ça pèse pour les primaires. Pas question de se le mettre à dos. Du coup il biaise. Il y aura compensation, fait-il comprendre. L’autre ronchonne, mais baisse d’un ton. Il a obtenu ce qu’il voulait : la promesse implicite d’un retour de bâton.

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Ensemble, tout devient fossile

Et puis, ça s’emballe. Juppé s’approche des grilles. Quand il sort, tous s’agglutinent, forment une masse compacte. Les caméras et appareils se lèvent à bout de bras, les micros se tendent, ça se piétine un chouïa. Trois minutes de mêlée pour recueillir la sainte parole, et les voilà partis au pas de course, direction le bidonville.

La dite « jungle » de Calais, Alain Juppé n’y entre pas. Faut pas pousser. Il se contente de la longer par le Chemin des Dunes, petite voie d’accès qui ne laisse rien voir de la réalité du bidonville. De toute manière, il est entouré de journalistes et de caméras qui lui barrent toute visibilité. Voudrait-il se faire une idée des lieux qu’il ne le pourrait pas.

Au beau milieu de la cohue journalistique, il marche sous la pluie, la goutte au nez, l’air perdu et solitaire. Voire un peu con. Au fond, il ne voit rien. Du tout. Pas grave : il n’est pas là pour voir, simplement pour afficher sa « courageuse » présence. Si bien qu’il regarde devant lui en allongeant ses foulées entre les flaques de boue, s’appliquant à conserver un visage digne et présidentiable dans la tourmente.

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Un peu plus loin, sur sa droite, voici deux CRS qu’il fonce saluer, ça ne mange pas de pain. Comme ce selfie concédé à un Afghan souriant qui le prend pour le Président. Voilà pour la touche humaine. Un selfie. Misère.

Dernière étape après trois minutes à trottiner en lisère de la jungle, le grand camp de containers récemment installé par les pouvoirs publics avec l’idée de généraliser ce type d’immondice architectural. Un désert humain, plus carcéral et effrayant tu fais pas6. Il s’y engouffre avec sa suite. Là encore, les journalistes sont refoulés à l’entrée. Sauf le type rageur du Figaro, autorisé à suivre le mouvement par le chargé de com’. Joie. Il fera bien « un bel article »7.

Une fois dans le centre, explique une chanceuse ayant assisté à la scène, il serre rapidement la main à quelques migrants présents dans un container, passe en revue la belle disposition des lieux, puis il se taille, filant en convoi pour une conférence de presse à la mairie. Entre le centre Jules Ferry, le chemin des Dunes et le camp de containers, il aura passé un peu plus d’une heure sur place, les œillères bien ajustées. Suffisant pour engranger des points médiatiques. Il est venu, il a soi-disant vu, il a vaincu (dans son monde en tout cas)8.

Le lendemain, les mots de Juppé sont repris partout : « Je ne m’attendais pas à voir cela,explique-t-il, tel l’hardi aventurier de retour d’expédition. C’est vrai que je connaissais la situation via des reportages, des images, mais rien ne remplace la venue sur place ».

Rien ne remplace la venue sur place.

Sic.

 

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