La SNCF, Pépy et le gouvernement profond

SNCF

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La SNCF, et singulièrement son président Guillaume Pépy, est-elle un élément clé du gouvernement profond qui, par-delà le formalisme démocratique, impose en France des décisions autoritaires et échappe au contrôle républicain? L’affaire de la tragédie de Brétigny permet de soulever une fois de plus cette question.

La SNCF et Brétigny

Le Canard Enchaîné a révélé mercredi dernier des relevés d’écoute téléphonique prouvant que les cadres de la SNCF auditionnés dans le cadre de l’enquête sur la catastrophe de Brétigny qui avait fait sept morts en 2013 avaient été « briefés » par leur direction pour dissimuler la vérité à la justice. L’ensemble des témoins a subi une pression directe de son employeur pour occulter la responsabilité de l’entreprise dans l’accident.

En leur temps, les magistrats chargés de l’enquête n’avaient pas été dupes et avaient rendu un rapport accablant sur les responsabilités de la SNCF.

Si l’affaire ne surprend pas sur le fond, l’évidente impunité de Guillaume Pépy dans ce dossier constitue un véritable défi pour l’entendement démocratique: comment un dirigeant d’entreprise peut-il rester en poste après des révélations de ce type, surtout lorsque l’entreprise en question est totalement contrôlée par l’État et qu’elle exerce un monopole de service public?

Il est donc possible, dans la République défendue à force de fronts électoraux, de laisser le service collectif tomber dans un état de décrépitude tel que sept personnes en meurent, puis de cacher la vérité aux juges, sans être démis de ses fonctions? Encore ne s’agit-il ici que d’un aspect somme toute tragiquement mineur des ratés de la SNCF dont l’absence de rentabilité des lignes de TGV en est une autre illustration.

La SNCF et le gouvernement profond

La « richesse » politique du dossier SNCF prête évidemment à une analyse un peu approfondie de ce que sont les formes et les modes opératoires du gouvernement profond. Car il ne suffit pas ici de déplorer l’impunité de Guillaume Pépy dans le système républicain, il faut encore en comprendre les ressorts et les mécanismes concrets, ceux qui permettent de passer de la théorie à la réalité, de l’ambition individuelle à un système de protection et de décision collective à l’oeuvre dans les couches basses de la démocratie.

Un seul exemple permettra de comprendre en quoi Guillaume Pépy est aujourd’hui plus puissant qu’un ministre et en quoi il s’affranchit allègrement des engagements pris par son employeur. Il est tiré de l’analyse du budget 2016 de l’entreprise publiée par la CFDT Cheminots:

La CFDT constate que l’engagement du ministre des Transports portant sur la création de 500 emplois pour l’infrastructure ferroviaire n’est même pas respectée, avec une prévision de 350 recrutements chez SNCF Réseau (Infrastructure). (…)

D’une part, le SNCF dissimule la vérité au public sur la façon dont elle menace la sécurité des voyageurs, d’autre part, elle ne respecte pas les engagements ministériels sur ce sujet. Comment cette prise d’autonomie vis-à-vis des pouvoirs publics est-elle possible?

La SNCF et la communication

Une première caractéristique du gouvernement profond tient à la complaisance des médias « officiels », tous subventionnés par l’Etat, vis-à-vis de ses agissements.

Dans le cas des révélations du Canard, l’information a fait l’objet d’une opération de « neutralisation » par de nombreux médias nationaux qui mérite d’être observée attentivement, parce qu’elle montre que le gouvernement profond, lorsqu’il ne peut censurer le traitement d’une affaire, se donne les moyens d’en orienter la façon dont il est présenté au public.

L’article du Monde consacré au sujet a par exemple consacré deux paragraphes totalement complaisants à la réaction de la SNCF sur les révélations qui la mettaient en cause. Un premier paragraphe reprenait textuellement le communiqué officiel de la SNCF soutenant que l’attitude de la direction était « conforme à la manifestation de la vérité », et un second paragraphe livrait les propos d’une source affirmait que les salariés étaient:

libres de choisir la façon de se préparer à ces entretiens. Certains recourent au service juridique, d’autres aux syndicats et d’autres, encore, à des avocats. La SNCF n’intervient pas sur le fond du dossier, mais conseille sur l’organisation des auditions.

Les ficelles sont ici bien connues. La SNCF dispose d’une cellule de communication de crise, qui prépare la riposte officielle et multiplie les coups de téléphone dans les rédactions pour expliquer la « bonne version » des faits à donner dans les colonnes, sous peine de voir les achats d’espace publicitaire passer à l’as. Cette technique permet de donner l’illusion au public qu’il est informé, tout en évitant les effets toxiques de l’information par une influence directe sur son contenu.

La SNCF, le Code Pénal et la déontologie journalistique

Cette technique a ici essentiellement consisté à expliquer que le trucage dans l’enquête était une protection assurée à de pauvres salariés mis en cause, lesquels étaient totalement libres de se placer ou non sous la protection de leur direction juridique. Le journaliste n’a ici pas relevé que l’information judiciaire concernait l’entreprise et que les auditions ne visaient pas nommément les salariés mais la SNCF. Dans ce cadre, il est évident que l’employeur a dénaturé l’exécution du contrat de travail pour obtenir la « solidarité » de ses salariés.

À aucun moment, le quotidien n’a rappelé le contenu de l’article 434-15 du Code Pénal, qui dit clairement:

Le fait d’user de promesses, offres, présents, pressions, menaces, voies de fait, manoeuvres ou artifices au cours d’une procédure ou en vue d’une demande ou défense en justice afin de déterminer autrui soit à faire ou délivrer une déposition, une déclaration ou une attestation mensongère, soit à s’abstenir de faire ou délivrer une déposition, une déclaration ou une attestation, est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende, même si la subornation n’est pas suivie d’effet.

Le respect de la déontologie journalistique aurait pourtant supposé que ce petit rappel soit fait. Mais, c’est ici la manière d’agir du gouvernement profond: il préfère placer ses sources d’expression à la lisière du droit et la déontologie plutôt que de provoquer un franchissement trop voyant des frontières.

La SNCF et les réseaux de pouvoir

Bien entendu, tout cela ne serait rien sans une influence personnelle du président du groupe, Guillaume Pépy, qui est l’homme du gouvernement profond à la SNCF. À titre personnel, Pépy incarne d’ailleurs cette figure mythique du petit marquis dont l’exercice secret du pouvoir constitue le miel.

De ce goût pour le pouvoir et l’influence, nous ne connaissons qu’une part émergée de l’iceberg: membre du Siècle et de conseil d’orientation de l’Institut Montaigne, très proche d’Axa et du grand capital français, Pépy est un ancien des cabinets ministériels. Conseiller de Charasse, directeur de cabinet de Durafour puis de Martine Aubry, Pépy adore la fréquentation et la reconnaissance donnée par les grands de la République.

Il est « accessoirement » conseiller d’Etat, fonction centrale pour le gouvernement profond, qui donne accès à une sorte de respectabilité et d’autorisation générale à dire le droit en toutes circonstances.

D’une certaine façon, c’est le portrait en pied du gouvernement profond qui est dressé ici: grandes écoles, cabinets ministériels, clubs d’influence et capacité à « chasser en meute » pour garantir la survie du système.

Le réseau homosexuel et le gouvernement profond

À ce portrait en pied, il manque évident un élément essentiel que tout le monde connaît concernant Guillaume Pépy: son appartenance au réseau homosexuel, évoquée de façon relativement approfondie par Raphaëlle Bacqué dans Ricchie, et qui constitue un véritable tabou en France. Comme le rappelle la journaliste du Monde dans son ouvrage, Pépy et Richard Descoings avaient loué ensemble un appartement rue Godot de Mauroy, près de la Madeleine, où ils donnaient des fêtes dont les invités partageaient la même orientation sexuelle et les mêmes intérêts professionnels.

Nous touchons ici à l’un des aspects les plus interdits et les plus sulfureux des techniques déployées par le gouvernement profond: celui qui consiste à lier étroitement les affinités électives et l’exercice du pouvoir, en jetant un voile de secret sur ces pratiques. Ce voile est si épais que tous ceux qui, par amusement ou inadvertance, le lèvent s’exposent à des réactions très désagréables. Il suffit de lire l’obstination que Laurent Wauquiez a mise pour dissimuler sa participation à des soirées de ce type pour comprendre que nous abordons ici l’un des secrets les mieux gardés du gouvernement profond.

L’une des armes utilisée pour maintenir le secret sur la dimension affinitaire du gouvernement profond consiste à pratiquer la réduction psychologique et la confusion de sens.

La réduction psychologique est un déni opposé à la dimension sociale et utilitaire des phénomènes de réseaux. Lorsque des personnes d’influence organisent régulièrement des soirées entre elles, et lorsqu’elles partagent toutes la même orientation sexuelle, il ne s’agit bien entendu pas d’un biais dans l’exercice normal du pouvoir, mais d’une simple coïncidence privée. Ces soirées ne servent évidemment pas à influencer les décisions collectives et c’est un pur hasard si les discussions y portent sur des informations confidentielles relatives aux politiques publiques. Mais qu’allez-vous chercher là, Monsieur? Vous avez mauvais esprit.

La confusion de sens s’appuie sur la réduction psychologique. Comme les soirées gays des élites parisiennes sont un pur fait de hasard, un lieu d’amitié privée où les affaires publiques ne se traitent pas en profondeur, comme ces soirées si prisées ne sont pas des lieux de pouvoir mais juste des lieux d’amitié, ceux qui en parlent sont forcément dictés par l’homophobie. Aussi évoquer les réseaux homosexuels comme l’un des espaces géographiques dont le gouvernement profond se sert relève forcément de l’homophobie caractérisée.

Le gouvernement profond, le secret et la terreur

C’est probablement la troisième arme qui caractérise le gouvernement profond: il a besoin de secret pour prospérer, parce qu’il contourne le formalisme démocratique et profite de l’ombre pour agir. Préserver le secret est vital. La transparence est son plus grand ennemi. Diaboliser la transparence, en lui prêtant des intentions maléfiques constitue donc pour lui un réflexe naturel essentiel.

 

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