Les confidences de l’émir déchu des frères Kouachi

 

8 JANVIER 2016 | PAR MATTHIEU SUC

Farid Benyettou a été le premier mentor des frères Kouachi. Ce prédicateur qui prônait autrefois le djihad en Irak condamne aujourd’hui les attentats en France, au point de passer pour un traître dans la sphère islamiste. « Il y en a qui vont dire que je suis une balance, mais j’assume », dit-il. Mediapart l’a longuement rencontré.

https://www.mediapart.fr/journal/france/080116/les-confidences-de-lemir-dechu-des-freres-kouachi?page_article=1

Aux environs de 18 heures 45, l’élève infirmier de 33 ans, emmitouflé dans son duffle-coat, s’avance dans les frimas de l’hiver jusqu’au checkpoint sur le trottoir devant le siège de la DGSI, le service de renseignement intérieur français, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). On est le jeudi 8 janvier 2015 et la pays est depuis la veille la cible d’une vague d’attentats terroristes. Le matin, l’étudiant a appelé à deux reprises le numéro vert mis en place par le ministère de l’intérieur pour prévenir qu’il détenait des informations sur les frères Kouachi, les tueurs de Charlie Hebdo. Durant huit heures, personne ne l’a recontacté. Alors il prend les devants et se présente à l’accueil de la DGSI. Les agents au poste de garde téléphonent à un commandant, quelques étages au-dessus, pour l’informer qu’un témoin a des révélations à faire. Il dit s’appeler Farid Benyettou.

 

Farid Benyettou, lors d'une manifestation le 14 février 2004 contre le projet de loi interdisant le port des signes religieux à l’école © D.R.Farid Benyettou, lors d’une manifestation le 14 février 2004 contre le projet de loi interdisant le port des signes religieux à l’école © D.R.
 
L’officier tique. La DGSI le connaît. Elle ne connaît même que lui. Au mitan des années 2000, Farid Benyettou a été le premier islamiste médiatique, avant même d’être interpellé pour son rôle d’incitateur dans la filière d’acheminement de combattants en Irak qui vaudra son premier séjour en détention à Chérif Kouachi. À l’époque, les objectifs des photographes s’aimantent sur celui que la presse surnommait « l’émir des Buttes-Chaumont », lorsqu’à l’occasion d’une manifestation contre le projet de loi interdisant le port des signes religieux à l’école, il improvise, en marge du cortège, une prière dans la rue avec ses élèves parmi lesquels on peut reconnaître plusieurs djihadistes actuels.Mais, à ce moment-là, on ne voyait que lui, parfaitement identifiable avec son look invariable – un keffieh rouge et blanc sur la tête, un burnous noir sur un kamis (la longue chemise afghane à la mode chez les islamistes au lendemain du 11-Septembre) d’un blanc immaculé, de larges lunettes aux verres pas trop fumés, des cheveux qui tombent jusqu’aux épaules et son duvet de moustache sur un visage qui peine à afficher ses 23 ans. Et voilà que, dix ans plus tard, le mentor des Kouachi vient frapper à la porte de la DGSI. La tension est à son comble, le matin même, une policière municipale a été abattue par un terroriste isolé à Montrouge (Hauts-de-Seine).

Dans le langage policé des procès-verbaux, le commandant écrit, à propos de la scène qui se déroule alors : « Donnons pour instructions aux fonctionnaires en faction de prendre toutes les précautions d’usage, Farid BENYATOU [sic] étant un individu très défavorablement connu de la Direction. Avisons notre hiérarchie. » Dans la rue, cela se traduit par un Benyettou plaqué contre le mur, dévêtu de son duffle-coat, palpé et menotté, un fusil-mitrailleur pointé dans sa direction. « Qu’est-ce que tu as dans tes poches ? », l’interrogent les policiers de faction.

Au bout de quelques minutes à le faire patienter dans le hall d’accueil, on réalise qu’il n’est pas venu commettre un attentat-suicide dans le temple du renseignement français. Farid Benyettou, démenotté, est conduit à la DGSI où il est entendu dans le cadre d’une« audition libre ». Il est 19 heures 30 et Benyettou, qui suit une formation en soins infirmiers depuis février 2012, entame le récit de sa relation avec les frères Kouachi qui ont été, durant des années, ses élèves en religion. Cela va durer plus de cinq heures.

Il raconte comment Chérif Kouachi, en prison, « incitait les jeunes à faire leurs prières ». Comment il considérait le djihad comme « un devoir » pour tous les musulmans, alors que son frère Saïd exprimait son désaccord sur cette question. Aux agents, Farid Benyettou détaille, parmi les fréquentations de Chérif, « un noir qui ressemble un peu à Teddy Riner, le judoka, en moins grand » et surtout un autre qui se fait appeler Dolly. Il s’agit d’Amedy Coulibaly, le meurtrier de la policière municipale, futur tueur de l’HyperCacher, pas encore officiellement recherché.

Chérif et Saïd Kouachi, le jour de l'attentat contre Charlie Hebdo. © ReutersChérif et Saïd Kouachi, le jour de l’attentat contre Charlie Hebdo. © Reuters

Et lorsque les agents qui l’interrogent le mettent en garde – « En sachant que toutes les vérifications possibles vont être effectuées dans les jours à venir, que vous risquez de retourner en prison au cas où vous nous auriez menti, avez-vous quelque chose à ajouter ? » –, Benyettou crucifie ses anciens élèves : « Je vous précise que lorsque j’ai entendu la voix de l’un d’entre eux sur BFM [la vidéo au cours de laquelle un des frères sortant de Charlie Hebdo se vante d’avoir vengé le Prophète – ndlr], je me suis dit que c’était vraiment ressemblant… »

Il est loin le temps où Chérif et Saïd Kouachi faisaient pression sur une de leurs sœurs, mariée à un converti et en pleine grossesse, pour qu’elle divorce et épouse Farid Benyettou… « Ils me le décrivaient comme étant l’homme le plus merveilleux du monde. Farid savait lire et écrire l’arabe littéraire, était très intelligent. Ils ont vraiment fait sa publicité », raconte Aïcha Kouachi aux enquêteurs de la Sous-direction de l’antiterroriste (SDAT). Entre-temps, l’émir des Buttes-Chaumont a beaucoup changé.

Le lundi 26 octobre 2015, l’homme qui sort de la bouche de métro, place du Châtelet, arbore des cheveux bouclés courts, un chandail, un pantalon côtelé et des lunettes plus du tout de soleil. Aux oubliettes, ces oripeaux associés à des vêtements traditionnels qui le rendaient toute de suite identifiable au milieu d’une cohorte d’islamistes. Seule une chevalière en argent avec sa pierre noire rappelle discrètement sa foi musulmane.

D’emblée, il précise : « Je voulais refuser de vous rencontrer, je n’avais rien à dire. Mais je ne voulais pas que vous croyez que je me défile. » L’entretien avec Mediapart va durer six heures durant lesquelles il n’avalera qu’un thé – il fait le ramadan. Celui qui s’inquiétait de n’avoir rien à dire se révèle intarissable. « Vous enregistrez encore ? Ah, bon, j’ai eu peur, je croyais que vous aviez éteint », demande-t-il au bout des quatre premières heures de conversation. Farid Benyettou ressasse l’histoire des tueurs de Charlie Hebdo qui est aussi celle de son dévoiement.

 

« Il repérait les plus faibles pour en faire des soldats »

Il était une fois un petit prince des islamistes. Un gamin du XIXe arrondissement de Paris qui baigne dans une atmosphère religieuse dès le plus jeune âge. Au domicile familial, les policiers ont découvert quelque 1 200 ouvrages en langue arabe et autant de cassettes audio, avec les jaquettes dûment photocopiées, le tout dédié à la théologie. Dès l’adolescence, Benyettou jouit d’une aura de savant et bénéficie aussi de la réputation sulfureuse de son beau-frère, Youcef Zemmouri, alias Youcef Islam, un fondamentaliste algérien connu pour avoir été mis en cause dans un projet d’attentat en 1998 lors de la coupe du monde de football.

Farid Benyettou adolescent © D.R.Farid Benyettou adolescent © D.R.

Plus brillant orateur que les anciens, Farid touche la jeune génération. Sa scolarité interrompue, il gagne sa vie comme agent d’entretien la semaine et se métamorphose le week-end en prédicateur. Il donne des cours à des gens de son âge, toujours plus nombreux, en marge des prêches officiels à la mosquée Adda’wa, un vaste hangar situé dans leur quartier, rue de Tanger. Puis quand les responsables de cette mosquée, pourtant réputée parmi les plus intégristes, le chassent, il dispense son savoir dans le salon familial. « Je donnais des cours sur les trois fondements de Mohamed Ibn Abdelwahhab, le fondateur du wahhabisme, raconte Benyettou. Ces cours attiraient des jeunes du quartier qui étaient en recherche identitaire. »

Parmi ses élèves, des petites “frappes” du XIXe, appelés à avoir un destin au sein de l’internationale terroriste. Boubakeur El-Hakim, le premier de la bande à être parti combattre en Irak et qui, fin 2014, a revendiqué l’assassinat de deux intellectuels tunisiens ; Peter Cherif et Mohamed El-Ayouni, deux autres moudjahidin ayant combattu à Falloujah et toujours en lien avec des filiales d’Al-Qaïda et de l’État islamique ; et bien sûr les frères Kouachi. Tous boivent les paroles de ce prêcheur d’un an leur aîné. « Il était habillé comme un mollah mais parlait comme un jeune de cité, estimera un habitant du quartier. Il repérait les plus faibles pour en faire des soldats. »

Un rapport de la SDAT, au lendemain de la tuerie de Charlie Hebdo, le définit comme« l’ancienne tête pensante de l’ex-filière dite des Buttes-Chaumont ». Le 27 décembre 2007, une magistrate de la section antiterroriste du parquet de Paris écrivait dans son réquisitoire consacré à ladite filière que Farid Benyettou « n’avait pas caché à ses élèves, ni à quiconque, qu’il était favorable au djihad, c’est-à-dire à la guerre sainte lorsqu’il est “accompli comme il se doit”. Selon lui, l’attentat suicide est légitime lorsque cet acte est accompli dans le cadre du djihad ». Placé en garde à vue avant d’être mis hors de cause dans ce dossier, Saïd Kouachi brocarde son guide spirituel : « À chaque cours, Farid revenait sur l’Irak, sur l’occupation. C’était toujours la même chose. Farid était agressif et violent dans ses propos. Il levait le ton et s’énervait quand il parlait de l’Irak. »

Lui nie toute fonction de recruteur. « C’est une affaire dans laquelle on m’a prêté un rôle plus important que celui qui a été le mien. Des jeunes qui avaient le projet de partir en Irak sont venus me voir pour connaître mon opinion sur les événements qui se passaient là-bas. On m’a accusé de les avoir incité mais ce sont eux qui sont venus. ». Au cours de notre entretien, Benyettou insinue que sa médiatisation était également exagérée par rapport à d’autres prédicateurs qui dans l’ombre prêchaient auprès des enfants des Buttes-Chaumont. On lui rétorque qu’il l’a un peu cherché avec son look qui le distinguait des autres islamistes. Il fait mine de s’étonner : « Ah, bon, vous trouvez ? » Avant d’esquisser un sourire.

Pour autant, jamais il ne prétend à son innocence et assume ses convictions d’alors. « Ce qui se passait en Irak, on voyait cela comme de la résistance. Il fallait combattre l’illégitime invasion américaine sur des terres d’islam. »

En revanche, il ressort des déclarations des différents mis en cause que Farid Benyettou dissuade Chérif Kouachi de « s’en prendre aux juifs » avant son départ en Irak et de commettre la moindre action en France qui n’est pas, à ses yeux, une terre de djihad. On est en janvier 2005, la DST, l’ancêtre de la DGSI, interpelle Kouachi sur le point d’embarquer pour le Moyen-Orient et coffre Benyettou. Ce dernier écope d’une peine de six ans de prison pour association de malfaiteurs en vue de préparer des actes de terrorisme.

 

La prison, lieu de déradicalisation…

Ses deux premières années de détention, le matricule 284418A se fait encore remarquer pour des actes de prosélytisme. Les archives de la pénitentiaire gardent trace, notamment, de prières collectives qu’il dirige dans la cour de promenade de la Santé et des appels « tapageurs » à la prière qu’il effectue à Fresnes. Puis il se fait oublier. Une fois sa condamnation définitive prononcée, Farid Benyettou est transféré à la maison d’arrêt d’Osny, dans le Val-d’Oise, où il restera jusqu’à sa libération.

« La prison m’a ouvert, avoue-t-il aux antipodes de l’idée, pourtant pas totalement injustifiée, d’un lieu privilégié de la radicalisation. Auparavant, ma vie se résumait à la mosquée et à mes amis fondamentalistes comme moi. J’avais arrêté mes études en seconde. Je fonctionnais en vase clos. À Osny, les autres détenus ne savaient pas pourquoi j’étais là. J’étais le seul islamiste, j’étais tranquille. Je me suis fabriqué mon monde à moi. Je m’inscrivais à tous les ateliers possibles : théâtre, sculpture, les échecs, l’informatique, la lecture… J’ai pris des cours d’anglais, d’espagnol. » Il passe son baccalauréat et un conseiller d’orientation lui martèle :« Tu as le droit de rêver. » Alors Farid Benyettou rêve de devenir infirmier. Entre quatre murs de béton, il s’évade. Dans le cocon de sa cellule, le fils prodigue de l’islam radical trouve un équilibre.

À telle enseigne qu’il voit d’un mauvais œil arriver dans son bâtiment de détention un autre islamiste, Sabri Essid. Ce membre de la filière d’Artigat n’est pas encore célèbre pour avoir été le demi-frère par alliance de Mohamed Merah, ni pour avoir été sous l’influence de Fabrice Clain, « la voix » qui revendiquera les attentats du 13-Novembre. Essid n’a pas encore fait parler de lui pour avoir assisté son beau-fils, âgé d’une dizaine d’années, en train d’exécuter à bout portant un arabe israélien qualifié « d’espion du Mossad » dans une macabre vidéo de l’État islamique. Mais ses convictions sont déjà profondément ancrées. Aussi, Sabri Essid ne comprend pas, lorsqu’il découvre un Farid Benyettou, à l’époque icône de la sphère djihadiste française, saluant des détenus corses ou basques. « Il m’a dit que je n’avais pas le droit de m’adresser à des mécréants. Mais, moi, je les aimais bien. Ils étaient sympas. Le nationaliste corse me prêtait sa console de jeux… »

Lorsque Farid Benyettou recouvre sa liberté en janvier 2009, ses bonnes résolutions s’envolent, il retrouve ses anciens élèves. Tous les week-ends, la petite bande des Buttes-Chaumont se réunit à l’occasion de barbecues dans le jardin de l’un d’eux à Pantin. « Chérif voulait qu’on reste uniquement entre nous. Je lui disais : “Mais on est tous musulmans, Chérif !” Il me répondait : “Non, nous, c’est spécial !” J’avais cette impression d’être toujours enfermé dans le passé… Il fallait passer à autre chose… »

La Une de Charlie Hebdo après les attentats. © ReutersLa Une de Charlie Hebdo après les attentats. © Reuters

Farid Benyettou gamberge. Pour la première fois de sa vie, il se retrouve au chômage. Il donne de nouveau des cours sur l’islam, sur la grammaire arabe, mais n’aborde plus le sujet du djihad. Les liens finissent par se distendre avec les frères Kouachi. « Chérif se plaignait de Farid auprès de Saïd, rapportera leur sœur aux policiers. Car apparemment lorsque Chérif parlait de religion avec Farid, ce dernier pouvait le contredire, ce qui vexait Chérif. […] Puis Farid a annulé certains rendez vous avec Chérif, il semblait prendre ses distances. » De fait, lorsque Chérif Kouachi est interpellé en compagnie d’anciens des Buttes-Chaumont et d’un petit délinquant du nom de Coulibaly, tous suspectés de préparer l’évasion d’un des auteurs des attentats de 1995 à Paris, Farid Benyettou n’est pas inquiété.

Au printemps 2012, il arrête de donner ses cours de religion dans la foulée des assassinats commis par Mohamed Merah sur des militaires à Montauban et dans une école juive à Toulouse. « Des élèves me demandaient : “Est-ce qu’on a le droit de tuer des femmes et des enfants ?” Je leur répondais. Mais le soir, quand je rentrais chez moi, ça me dérangeait qu’on en arrive à me poser ces questions. Si quelqu’un de plus éloquent que moi prenait la parole, ils allaient l’écouter, ils allaient le faire… » Titulaire d’une bourse du conseil régional d’Île-de-France, Farid Benyettou vient enfin de débuter ses études d’infirmier, elles l’accaparent aussitôt. Il en profite pour couper les ponts avec ses anciennes fréquentations. « J’avais une belle occasion de tourner la page. »

 

L’homme qui ne veut plus être calife à la place du calife

Aujourd’hui, il porte un jugement sans fard sur son engagement passé. « J’avais cru à un moment me reconnaître dans ces groupes terroristes, que le djihad qu’ils présentaient était noble. Je partageais avec eux la même vision de l’islam. Il fallait défendre les populations opprimés. Par exemple, j’étais convaincu qu’il y avait un état d’urgence en Algérie, que la voie démocratique avait montré ses limites et que le rapport de force interviendrait tôt ou tard. Je pensais qu’un groupe respectant les principes de l’islam offrirait un véritable alternative. Oui, j’ai cru en Al-Qaïda. »

Lui qui avait la répartie saillante face aux magistrats le questionnant au cours de son procès fait preuve d’une naïveté confondante à propos des tueries de masse perpétrées par l’organisation terroriste. « Pendant des années, j’ai dit qu’Al-Qaïda n’avait rien à voir avec ces attentats qu’on essayait de leur imputer, que c’était un coup monté des services secrets. En Algérie, dans les années 1990, les militaires ont été responsables de la mort de milliers d’innocents et ils avaient fait croire que les auteurs étaient des islamistes. Alors tout ce qui se disait sur Al-Qaïda était, pour moi, dans cette continuité. Je me raccrochais à ça. »

Farid Benyettou se révèle sensible aux théories complotistes qui séduisent une frange croissante de la jeunesse, adepte de l’islam radical aussi bien que de la légende illuminati. Un détail, le passeport d’un membre du commando retrouvé intact dans les décombres du World Trade Center, lui suffit pour remettre en cause le 11-Septembre.« Je disais que Ben Laden n’avait jamais revendiqué cet attentat. C’est seulement récemment que j’ai découvert qu’il l’avait fait. À l’époque, je n’écoutais pas ses discours que je trouvais assez longs et plats… »

Lors d'une surveillance policière le 14 janvier 2015 © D.R.Lors d’une surveillance policière le 14 janvier 2015 © D.R.

Début 2015, Farid Benyettou pense avoir tourné la page du terrorisme. En mars – « si tout se passe bien », explique-t-il aux policiers –, il sera infirmier. Le 7 janvier, il est en stage aux urgences de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Le soir, les médias et les réseaux sociaux révèlent l’identité des tueurs de Charlie Hebdo. Et son nom ressort à l’occasion. Tous les journalistes, y compris l’auteur de ces lignes, soulignent que Farid Benyettou a été le premier mentor des deux frères assassins. Son casier judiciaire était connu de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris mais, au vu du contexte, la décision est prise d’interrompre son stage. Ce qui ne le choque pas. « Je me trouvais dans le service où on orientait les victimes deCharlie Hebdo et leurs familles. C’était légitime que je parte. »

Chez lui, Farid Benyettou se confronte à ses démons. Les premiers jours, il ne peut pas voir ou lire les sujets consacrés aux attentats. Puis, le temps passant, il regarde « les rediffusions des reportages sur Charlie Hebdo seul dans mon coin sur Youtube » lors de ses nuits blanches. Se sent-il responsable d’avoir distillé les germes du djihadisme chez les Kouachi ? « Non, bien sûr, je ne le suis pas. Mais… Pour l’histoire des Buttes-Chaumont… »

Sa diction, entrecoupée de pauses pour soupeser ses mots, se fait de plus en plus hachée. Les virgules de silence se font océan. Farid Benyettou s’absorbe dans la contemplation de sa tasse vide depuis plusieurs heures. Sans lever les yeux, il finit par reprendre le fil qu’il a interrompu : « Des fois, je culpabilise… Si seulement j’avais vu quelque chose… Si seulement j’avais pu… Je me dis que j’aurais pu changer les choses… Mais quoi ? Le fait est que, les dernières années, les discussions que j’avais avec Chérif, j’avais l’impression qu’il évoluait. J’avais parlé avec lui de la guerre au Mali, du fait que la population était heureuse d’être délivrée par l’armée française d’AQMI, cela l’avait fait cogiter. Est-ce qu’il m’a berné ? On m’a reproché de n’avoir jamais totalement rompu avec lui ou son frère, mais c’étaient mes amis… »

Que penser de la déradicalisation revendiquée de Farid Benyettou ? Rencontrée en août 2015 pour évoquer le phénomène des convertis, une chercheuse de l’université de Fribourg, Géraldine Casutt, qui prépare une thèse sur le djihad, évoquait une piste qui peut s’appliquer au cas de l’émir déchu des Buttes-Chaumont. « Les convertis qui versent tout de suite dans le fondamentalisme n’ont pas grandi dans un cadre avec des références à l’islam conventionnel. Aussi, il sera très difficile de les faire revenir à une pratique de l’islam normal qu’ils n’ont jamais connu. » Benyettou a, lui, été musulman avant de devenir islamiste. Paradoxalement, l’environnement familial qui a été à l’origine de son radicalisme a peut-être donné à Farid Benyettou les armes pour revenir de son propre chef vers une pratique plus conventionnelle et raisonnée de sa foi.

Au sortir de son audition, la DGSI a cherché à vérifier la sincérité de sa démarche. Des agents ont épluché ses fadettes, pointé ses relations téléphoniques – ponctuelles – avec des individus connus de leur documentation. Ils ont écouté ses téléphones, portable et fixe. Ils ont filé celui qui a deux reprises s’est vu retirer son permis de conduire, faute de points, dans les transports en commun. Ils l’ont photographié en train de pédaler dans Paris, l’ont vu faire sa prière dans un jardin public qui jouxte le théâtre Marigny, sur les Champs-Élysées.

Puis ils se sont lassés. Farid Benyettou, désormais infirmier, semble bien correspondre à l’homme qu’il prétend être devenu. Il a tenté à plusieurs reprises de contacter Dounia Bouzar pour lui faire part de son expérience. Comme lorsqu’il avait tenté de joindre la police à propos des frères Kouachi, la médiatique anthropologue et directrice générale du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam ne l’a jamais rappelé. Il le regrette, sans pour autant renier ses démarches. « Sur les forums djihadistes, je dois être considéré comme le pire des traîtres. Il y en a qui vont dire que je suis une balance mais j’assume. Si des informations peuvent aider à éviter de commettre des attentats, il faut les communiquer à la police ou aux autorités. »

Un comportement difficilement compris par ceux qui ont autrefois connu l’émir des Buttes-Chaumont. Au printemps, un petit trafiquant de drogue du XIXe arrondissement nous confiait que Benyettou faisait « profil bas » dans le quartier, qu’il était « tricard ». À propos d’un de ses anciens élèves, un vieux complice des Kouachi, Benyettou avoue : « Lui, j’espère ne plus jamais le croiser. »

Rencontré fin octobre 2015, un islamiste, condamné dans le passé pour terrorisme et proche un temps de Chérif Kouachi comme d’Amedy Coulibaly, racontait à quel point le port ostensible d’un badge par l’ancien prédicateur avait « heurté » ses coreligionnaires. On rapporte le propos à Farid Benyettou. Son visage s’illumine, ce rire qui continue à lui donner malgré le poids des ans et les nuits blanches un aspect juvénile ponctue la conversation. Il sort de sa sacoche un badge noir rongé par la rouille. « Il a pris la pluie pendant les manifestations. Je l’ai trop porté. » Les trois mots en lettres capitales et blanches y sont néanmoins toujours parfaitement lisibles : « JE SUIS CHARLIE ».

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