2 mars 1969 : les 27 minutes du vol du Concorde racontées par André Turcat

Publié le 05/01/2016 à 12:55

Le pilote André Turcat lors du premier vol d'essai le 2 mars 1969.

LE FIGARO ARCHIVES – André Turcat, mort le 4 janvier 2016, fut le premier commandant de bord du Concorde. Il a raconté au Figaro les 27 minutes de survol de la vallée de la Garonne. Une parfaite démonstration du supersonique, malgré une météo défavorable.

http://www.lefigaro.fr/histoire/archives/2016/01/05/26010-20160105ARTFIG00122-2-mars-1969-les-27-minutes-du-vol-du-concorde-racontees-par-andre-turcat.php

Article paru dans Le Figaro du 3 mars 1969

André Turcat: «La machine vole et je peux ajouter qu’elle vole bien»

Toulouse, 2 mars

Il est grand, élancé. Avec son crâne ras et son nez fortement busqué, il ressemble à un condottiere de la Renaissance. Lorsqu’il parle, que ce soit en anglais ou en français, son ton est ferme, mesuré, teinté d’humour. Concorde s’est posé il y a cinq minutes à peine et déjà André Turcat se soumet de bonne grâce aux exigences de la conférence de presse.

Il était déjà très connu dans les milieux de l’aéronautique. A présent, il est célèbre. En est-il heureux? Peut-être. Rien sur son visage ne laisse deviner l’effort de concentration qui lui aura été nécessaire de fournir après deux jours d’attente.

Descendus de l’hélicoptère d’où ils surveillaient l’atterrissage, M. Ziegler et sir George Edward, respectivement président de Sud- Aviation et de la British Air Craft Corporation, qu’entourent Brian Trubshaw, qui pilotera en Angleterre le prototype «002», et MM. Giusta, directeur de Sud- Aviation, attendent l’équipage au pied du podium qui a été dressé dans le hall de l’aérogare, en compagnie de M. Servanty, père du Trident, et du général Calmel, directeur des relations extérieures de la société.

— Vous voyez, déclare André Turcat, que la machine vole, et je peux ajouter qu’elle vole bien. Ce premier essai, nous l’avons répété de nombreuses fois sur un simulateur (près de deux mille heures), puis à bord d’un Mirage IV et d’un Boeing. Nous connaissions fort bien le circuit. On a longtemps attendu pour réaliser ce vol en raison de la météo qui n’était pas favorable.

– «Nous avons décollé avec un angle d’environ 10 degrés, a-t-il dit et nous sommes montés jusqu’à trois mille mètres. Là, nous avons réduit la vitesse pour effectuer un palier. J’ai poussé à nouveau les réacteurs jusqu’à 540 km.-h. environ. Les conditions atmosphériques n’étaient pas excellentes. Vous avez vu que nous avons dû décoller vent trois-quarts arrière à la limite de ce que l’on pouvait accepter à l’expérience de nos essais de roulage à grande vitesse.»

L’avion s’est éloigné de Blagnac de 45 km environ. André Turcat a essayé les gouvernes et la stabilité. Il a viré sept minutes après le décollage, lentement vers la gauche, alors qu’il se trouvait à dix kilomètres de Castel- sarrasin (Tam-et-Garonne). Il volait alors à 440 km.-h. environ, à 3.000 mètres d’altitude.

Après neuf minutes de vol, Concorde reprenait son cap de retour pour se diriger vers le sud de la ville de Toulouse. Il effectuait un nouveau virage à gauche et 22 minutes après l’envol se trouvait dans l’axe du terrain survolant Auterive.

– Il était prévu que vous tenteriez un simulacre d’approche avant d’atterrir. Pourquoi ne l’avez-vous pas fait?

—On a choisi d’atterrir à la fin de la première boucle, car la présentation de l’appareil était parfaite, mais la météo se dégradait.

L’approche s’est faite à l’allure de 170 nœuds (310 kilomètres heure). L’appareil avait, au décollage un poids de 114 tonnes et à l’atterrissage de 99 tonnes. Concorde aura consommé, au cours de sa mise en route et de son vol de vingt-huit minutes, quinze tonnes de carburant sur les quarante qu’il avait embarquées dans ses flancs et qui lui auraient permis de tenir l’air une heure et demie.

«Ce premier vol n’est pas un achèvement, a dit encore André Turcat, c’est le point de départ de notre travail. Cette machine va nous demander encore beaucoup d’efforts. Il faudra encore des mois et des années avant de pouvoir annoncer que les passagers peuvent prendre place à bord.

Jean-Pierre Mithois


Article paru dans Le Figaro du 3 mars 1969

André Turcat, commandant de bord

Le nom d’André Turcat est depuis longtemps familier au monde de l’aéronautique. Né en 1921 à Marseille, marié, trois enfants, André Turcat est sorti de l’école Polytechnique en 1942. Il est breveté navigateur en juin 1947 et pilote en juillet de la même année.

Pendant trois ans, il appartient au transport militaire puis au groupe Touraine et Anjou et remplit les fonctions de chef d’opérations en Indochine.

En 1950, il est affecté au Centre d’essais en vol et prend bientôt la direction de l’Ecole du personnel navigant d’essais. En 1953, il entre comme chef-pilote d’essais à la SFECMAS, ancien arsenal de l’aéronautique absorbé bientôt par Nord-Aviation, et fut le premier en Europe en août 1954, à passer le mur du son en palier sur l’avion expérimental Gerfaut-1. En 1957, il s’attribue plusieurs records internationaux de vitesse ascensionnelle sur Gerfaut-2 et pulvérise en 1959 le record du monde de vitesse en circuit fermé sur 100 km à bord du Griffon-2 à la moyenne de 1.640 km.-h.

En 1959, il reçoit à Washington des mains du vice-président Richard Nixon le trophée international «Harmon», la plus haute récompense aéronautique attribuée chaque année aux Etats-Unis, à ceux qui, dans le monde, ont le plus contribué au progrès de la technique. En ce qui le concerne, il s’agissait de rendre hommage à ses travaux dans l’étude du stato-réacteur et au dépassement de la vitesse double du son au cours de l’année 1958.

Il est affecté à Sud-Aviation en 1962 en raison de sa connaissance des vols supersoniques et de sa spécialisation des moteurs de grande puissance. Il est actuellement directeur des essais en vol, c’est-à-dire qu’il est particulièrement chargé de Ia préparation des essais de Concorde.

Comptant à son actif 4.800 heures de vol (dont 3.000 en essais) sur 110 avions de types différents, André Turcat est officier de la Légion d’honneur.

Jean-Pierre Mithois.

 



 

http://www.aerobuzz.fr/culture-aero/article/turcat-par-sparaco

CULTURE AÉRO Publié le 6 juin 2015 par Bruno Rivière

Turcat par Sparaco

André Turcat, l’emblématique pilote d’essais du Concorde, n’est pas seulement l’homme public que l’on connaît, c’est-à-dire le directeur des essais de Concorde, le recordman mondial à plusieurs reprises de vitesses et d’altitude sur des Gerfaut et Griffon, l’homme politique… C’est aussi un homme secret, un homme de foi qui s’est livré sans tabou à un vieux complice, Pierre Sparaco, dans une biographie qui sort mi-juin aux éditions Privat.

JPEG - 94.4 ko
Pierre Sparaco livre une biographie sans concession d’André Turcat
© Coll. A. Turcat

Emouvant, touchant, majestueux… On pourrait multiplier les compliments pour ce livre « André Turcat, biographie » de Pierre Sparaco. C’est la complicité et, disons-le l’amitié entre deux hommes arrivés à l’automne de leur vie qui permet la parution de cet ouvrage. André Turcat et Pierre Sparaco se connaissent depuis plus de quarante ans, partagent la même passion de l’Aviation – le premier en tant que pilote d’essais, le second en tant que journaliste et écrivain aéronautique – et habitent non loin l’un de l’autre dans une Provence profonde qu’ils aiment avec le même émerveillement.

Pierre Sparaco a dû insister à maintes reprises, vraisemblablement jusqu’au harcèlement amical, pour obtenir d’André Turcat des heures et des heures de rencontre, de dialogue, toujours à la résidence du pilote qui, avec ses 93 printemps, ne se déplace plus comme auparavant. Evidemment, l’écrivain consciencieux et méthodique s’est aussi reposé sur des témoignages soigneusement choisis, notamment celui de Benoît l’un des quatre enfants de Turcat, et celui de Germain Chambost sans qui, avoue l’auteur, « ce livre n’aurait probablement jamais vu le jour  ».

JPEG - 188.1 ko
C’est sur le Griffon qu’André Turcat a établi ses plus retentissants records mondiaux de vitesse
© Coll. A. Turcat

Germain Chambost explique : « Le livre de Pierre a nécessité des années de travail, notamment les rencontres avec Turcat qui se sont étalées sur deux ou trois ans. J’ai tout simplement proposé à Pierre Sparaco de l’aider à « peigner » le manuscrit, à éliminer les doublons, ce qu’il a accepté. Mais j’ajoute que Sparaco, qui est tellement respectueux du « grand » Turcat, a hésité longtemps avant d’écrire tel ou tel aspect intime de sa vie. J’ai réussi à le convaincre, et je me suis même permis de proposer quelques anecdotes sur Turcat que le lecteur devrait apprécier en particulier une entrée spectaculaire sur le site Dassault avec un… âne ! Enfin, je voudrais être le garant de l’honnêteté intellectuelle de Sparaco qui, une fois l’ouvrage achevé, n’a jamais soumis le manuscrit à Turcat. Une belle leçon de déontologie journalistique et de liberté.  »

JPEG - 100.6 ko
André Turcat et Henri Perrier qui dirigea les essais en vol du programme Concorde
© Coll. A. Turcat

Mais on retiendra de cet ouvrage, œuvre apothéose de Pierre Sparaco, les aspects souvent cachés car intimes d’André Turcat. Bien sûr, sous la plume merveilleusement affinée de Sparaco, tout est écrit avec pudeur et réserve, je veux dire respect ! Le lecteur découvrira le rôle primordial qu’a tenu « cette Marseillaise du tonnerre » Elisabeth, son épouse – trop tôt disparue –, au cours des années « Concorde » puis des années « politiques » de son mari.

JPEG - 47.4 ko
Pierre Sparaco (à droite) et Germain Chambost, entourant André Turcat, à l’occasion de la sortie de leur ouvrage commun « Une épopée française » retraçant la renaissance de l’industrie aéronautique française dans les années 50.
© Coll. G. Chambost

Soyons clair : jamais à travers les nombreux ouvrages d’André Turcat (« Concorde, essais d’hier, batailles d’aujourd’hui », « Pilote d’essais, mémoires I et II » aux éditions du Cherche-midi…), et ceux tout aussi nombreux qu’a consacré Sparaco à l’aventure « Concorde », donc à Turcat, et notamment cette splendide saga « Concorde, la véritable histoire » (Editions Larivière), on entre autant de plain pied dans l’intimité de ce pilote hors pair. Mais tout ici est mesuré, raconté avec toute la puissance et la connaissance de ce monde aéronautique que connaît mieux que personne Sparaco. C’est la magie de ces rencontres qui apparait dans les lignes du livre.

JPEG - 55.7 ko
© Coll. A. Turcat
JPEG - 93.3 ko
© Coll. A. Turcat

Hommage à l’homme de foi (Pierre Sparaco, comme un clin d’œil va même jusqu’à citer Jean-Paul II en épigraphe d’un chapitre), hymne au pilote multi-décoré, Pierre Sparaco ne se contente pas de prendre fait et acte de Turcat pour les lancer au lecteur. Non, Pierre Sparaco prend le temps de distiller des informations parfois strictement inédites (comme la conversion à la religion et le baptême d’un couple de jardiniers au service de Turcat !) et de les replacer dans le contexte professionnel de Turcat. Car cette biographie est aussi un fantastique carnet de souvenirs de Sparaco. Lui qui a tant écrit sur le sujet retrace ici le développement de l’Aviation, depuis les années d’après-guerre jusqu’à maintenant.

Bruno Rivière

JPEG - 77.2 ko
André Turcat, Biographie
Pierre Sparaco
éditions Privat
173 pages, 15,50 euros
ISBN : 978-2-7089-9254-2

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s