Éric Zemmour condamné ou la tentation autoritaire du multiculturalisme

Par Mathieu Bock-Côté Publié le 21/12/2015 à 11:41

FIGAROVOX/CHRONIQUE – Éric Zemmour a été condamné à 3000 euros d’amende pour incitation à la haine raciale et religieuse. Mathieu Bock-Côté se demande s’il est devenu interdit d’être pessimiste quant à l’avenir des sociétés occidentales.


Mathieu Bock-Côté est docteur en sociologie et chargé de cours aux HEC à Montréal. Ses travaux portent principalement sur le multiculturalisme, les mutations de la démocratie contemporaine et la question nationale québécoise. Il est l’auteur d‘Exercices politiques (VLB éditeur, 2013), de Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois (Boréal, 2012) et de La dénationalisation tranquille: mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec post-référendaire (Boréal, 2007). Mathieu Bock-Côté est aussi chroniqueur au Journal de Montréal et à Radio-Canada.


http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/12/21/31003-20151221ARTFIG00094-eric-zemmour-condamne-par-la-justice-ou-la-tentation-autoritaire-du-multiculturalisme.php

Éric Zemmour vient de se faire condamner pour incitation à la haine raciale et religieuse. Immédiatement, ses nombreux ennemis ont célébré: enfin, le vilain essayiste sera reconnu à la manière d’un délinquant dangereux par les Français. Ce sera à nouveau l’occasion de chercher à le congédier de l’espace public, en accusant ses employeurs d’avoir à leur service un propagateur de haine, un polémiste ignoble qui ne devrait pas avoir accès à de grandes tribunes. Ce ne sera pas la première fois, ni la dernière. L’occasion est belle pour tenter d’en finir avec celui qui est devenu le diable de la gauche multiculturaliste française.

Revenons sur les propos sanctionnés de Zemmour. Ils se résument aisément: il craint que la France ne bascule, tôt ou tard, dans la guerre civile. Cette dernière est peut-être même déjà commencée, sans qu’on n’ose la nommer. On se contente de traiter comme des faits divers ou comme des événements isolés les tensions intercommunautaires qui témoignent d’une implosion du pays. L’immigration massive a créé un nouveau peuple et qu’on le veuille ou non, le continent européen sera probablement témoin d’affrontements significatifs dans les années à venir. En fait, l’immigration massive aura représenté un suicide identitaire pour l’Europe.

 

Posons les choses simplement: on peut être en accord avec Zemmour et le voir comme un homme éclairé et courageux, tout comme on peut être en désaccord avec lui et l’accuser de catastrophisme et dans ce cas, on lui répondra vertement. Mais en quoi ses propos devraient-ils tomber sous le coup de la loi? En quoi devrait-il être interdit d’être pessimiste quant à l’avenir des sociétés occidentales? Le pessimisme devrait-il tomber juridiquement interdit? Redouter un péril et l’annoncer, est-ce le souhaiter? À moins qu’il ne faille prophétiser un avenir radieux pour être le bienvenu dans l’espace public et mériter le titre d’interlocuteur respectable?

Bizarrement, c’est peut-être de cela dont il s’agit. L’idéologie multiculturaliste au pouvoir dans toutes les sociétés occidentales a quelque chose d’une religion politique qui suscite un fanatisme idéologique inquiétant chez ses promoteurs: elle distingue le monde d’avant la révélation diversitaire et celui d’après. Avant, le monde était marqué par des discriminations nombreuses et des exclusions détestables. C’était l’époque de la grande noirceur identitaire, où l’identité nationale justifiait une homogénéité autoritaire au service exclusif de l’homme blanc hétérosexuel. La conscience collective officielle en Occident est traversée par ce fantasme, d’autant qu’il est souvent au cœur des programmes historiques scolaires.

Le monde d’après la révélation diversitaire serait tout autre. Elle prophétise une société nouvelle, fondée sur la reconnaissance mutuelle des différences sous le signe d’un vivre-ensemble harmonieux. La condition pour que ce monde advienne, toutefois, c’est que les nations occidentales renoncent à se placer chacune au cœur de leur propre pays, et à se proposer comme norme identitaire et culturelle. Il ne doit plus y avoir de distinction entre le citoyen et l’étranger, ce qui du coup, aboli la nécessité pour le second de s’assimiler au premier. C’est l’idée d’un monde enraciné qui doit périr. L’homme nouveau, sans préjugés, verra son règne arriver.

Évidemment, les choses ne se passent pas comme le voudrait la prophétie multiculturelle. Les sociétés européennes éclatent. Une crise majeure se laisse deviner. La contagion islamiste de certaines cités n’en est qu’une facette. L’idéologie multiculturaliste doit traduire ces oppositions dans son logiciel sociologique. On y verra en général une crispation des populations «de souche» qui tarderaient à se convertir à la révélation diversitaire. En un mot, la France serait coupable de ses malheurs. Son crime? Ne pas se considérer comme une page blanche et vouloir conserver son héritage historique et sa culture. Cette crispation engendrerait différentes phobies qu’il faudrait combattre politiquement et peut-être même pénaliser juridiquement.

La formule revient souvent: la liberté d’expression ne devrait pas être celle de prêcher la haine, de stigmatiser certaines communautés ou de critiquer certaines religions. Mais la définition de la haine et des phobies est aussi imprécise qu’étendue. D’ailleurs, on assiste à une extension du domaine de l’interdit. C’est peut-être inévitable: au rythme où le nouveau monde s’installe, il tolère de moins en moins ce qui lui rappelle le monde ancien et ceux qui persistent à s’y vouloir fidèles. C’est le paradoxe progressiste: plus il suscite des résistances dans la population, plus il croit devoir se radicaliser. Plus la dissidence idéologique sera forte, et plus il faudra la réprimer.

On en arrive à la condamnation de Zemmour qui nous en dit beaucoup sur le sort réservé à l’opposition idéologique en régime multiculturaliste. Elle est tout simplement inadmissible. On ne saurait tolérer au cœur de l’espace public un homme contestant ouvertement les assises du multiculturalisme et proposant conséquemment de restaurer les fondements du régime ancien, dont on ne doit penser que du mal. Zemmour trouve manifestement un écho chez ceux qui se réjouissent de voir leur malaise politique et culturel exprimé clairement au cœur de l’espace public. Il devient le porte-parole médiatique d’une dissidence populaire profonde, d’autant que les partis «de droite» ont longtemps refusé de la traduire politiquement.

Mais la gauche multiculturaliste peine à croire qu’on ne veuille pas vraiment de l’avenir radieux qu’elle promet. Elle doit donc trouver un grand coupable accusé de manipuler des masses égarées traversées par des pulsions mauvaises. On les accuse aussi de flatter la plus mauvaise part de l’homme, celle que la civilisation devrait justement proscrire et refouler dans les marges de la vie sociale. Zemmour devient alors la cible publique. Leur émergence médiatique témoigne plutôt d’une rupture de digue: certains constats qui étaient interdits, ou du moins, certains sentiments, sont désormais au cœur de la vie civique.

Mais ceux qui accusent Zemmour d’avoir engendré la protestation populaire avec quelques camarades intellectuels et médiatiques lui prêtent une toute puissance démoniaque, comme s’ils avaient le pouvoir de créer les choses simplement en les nommant. On comprend pourquoi il faut les censurer de toutes les manières possibles. Surtout, il faut alors un message clair pour exécuter publiquement ceux qui annoncent la mauvaise nouvelle. Il s’agira d’abord de jeter sur eux la mauvaise réputation, par exemple en les accusant de faire le jeu du Front national ou en les accusant de droitiser le pays.

Le prix à payer pour rompre avec les codes de la respectabilité diversitaire doit être de plus en plus élevé. Mais les injures ne suffisent plus et l’intimidation progressiste est de moins en moins efficace. La sanction doit alors être clairement établie aux yeux de tous: les condamnations pour propos haineux permettent alors de rejeter hors de la cité et de l’humanité ceux qui en sont reconnus coupables. Le régime multiculturaliste réinvente l’ostracisme et le droit doit participer à une reconstruction de l’espace public à la lumière des nouveaux interdits moraux et idéologiques prescrits par l’idéologie diversitaire.

On s’exaspérera avec raison du pouvoir incroyable des différents lobbies qui parviennent ainsi à baliser de manière toujours plus étroite la liberté d’expression. Mais cette exaspération serait incomplète si on ne dénonçait pas le zèle idéologique des juges et les lois liberticides sur lesquelles s’appuie leur action. Le multiculturalisme est un régime politique qui se défend contre le désaveu populaire en devenant de plus en plus autoritaire. On voit mal comment chaque nation parviendra à en sortir sans abolir ces lois liberticides et sans restaurer les conditions d’une liberté d’expression authentique, émancipée de la censure idéologique et juridique.

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