Régionales: Près de 9 millions d’électeurs ont voté au moins une fois pour le FN

 

Vincent Pons, professeur à Harvard Business School et cofondateur de Liegey Muller Pons

Que s’est-il passé entre le premier et le second tour des élections régionales ? Pour quelles listes les électeurs qui ont participé au second tour mais s’étaient abstenus au premier ont-ils voté ? Le Front Républicain a-t-il fonctionné en Nord-Pas-de-Calais-Picardie et en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, où la liste PS s’était retirée pour faire barrage au Front National ? Autrement dit, quelle fraction des électeurs de gauche a effectivement décidé de voter pour la liste de droite dans ces deux régions ? En Ile-de-France, la courte victoire de la droite peut-elle s’expliquer par les reports d’électeurs du Front National ?

Rien dans les résultats agrégés au niveau de la région ne permet de répondre de façon certaine à ces questions essentielles pour interpréter les résultats de dimanche et en tirer des leçons pour les prochaines élections. Plusieurs réponses, également vraisemblables, sont compatibles avec les scores des différents partis et le taux de participation aux premier et second tours.

Pour trancher et mesurer les trajectoires de vote entre les deux tours des élections régionales, nous avons estimé des « matrices de passage » en utilisant une méthode développée par Gary King, professeur de science politique à l’université d’Harvard.[1] Cette méthode représente les trajectoires de vote entre les deux tours sous la forme d’un tableau matriciel. Imaginez une région dans laquelle trois listes sont présentes au premier tour, gauche, droite, et extrême-droite et deux listes au second tour, droite et extrême-droite. On peut distinguer cinq groupes d’électeurs : ceux qui au premier tour ont voté pour la gauche, pour la droite, pour l’extrême-droite, ceux qui ont voté blancs ou nuls, et ceux qui se sont abstenus. Lors du second tour, les individus de chacun de ces groupe ont quatre possibilités : voter pour la droite, pour l’extrême-droite, voter blanc ou nul, ou s’abstenir. 5 groupes x 4 possibilités : nous comptons 20 trajectoires possibles, 20 coefficients à estimer. Le premier coefficient mesurera la fraction d’électeurs qui ont voté pour la droite au second tour parmi ceux qui avaient voté pour la gauche au premier tour. Le second, la fraction d’électeurs qui ont voté pour la droite aux deux tours, etc.

Pour estimer ces 2 coefficients et les 18 restants, la technique des matrices de passage exploite les variations inter-communales. Ce sont les covariations des scores des différentes listes et du taux de participation qui nous permettent d’estimer les trajectoires des électeurs. Par exemple, si la droite a systématiquement fait des scores plus importants au second tour là où l’abstention était plus forte au premier tour, les autres scores restant inchangés, on infère qu’une fraction importante des abstentionnistes du premier tour se sont reportés sur la droite au second. Enfin, la technique autorise les trajectoires à varier de commune en commune pour tenir compte – sans complètement le résoudre cependant – du problème de l’inférence écologique : un électeur de gauche au premier tour ne se comporte pas de la même façon au second tour selon qu’il est entouré d’autres électeurs de gauche ou qu’il est isolé dans une commune de droite ou frontiste.

Concrètement, seules des milliers de lignes de code et plusieurs heures de convergence algorithmique viennent à bout du problème. Région par région, nous avons estimé l’ensemble des trajectoires électorales pour répondre à cinq questions :

  1. Que sont devenus les abstentionnistes du premier tour au second tour ?
  2. Le Front Républicain a-t-il fonctionné en NPdC-Picardie et en PACA ?
  3. En Ile-de-France, Valérie Pécresse a-t-elle remporté l’élection grâce aux reports d’électeurs du Front National ?
  4. Quel a été le renouvellement du corps électoral entre les deux tours ?
  5. Enfin, combien d’électeurs ont voté Front National à au moins un des deux tours ?

Réponses en images.

 

Que sont devenus les abstentionnistes du 1ertour ?

 

Un peu plus d’un électeur sur deux s’est abstenu lors du premier tour des élections régionales, le 6 décembre. Au second tour, le 13 décembre, la participation était supérieure de 8,5 points. 55% de ceux qui n’avaient pas voté au premier tour se sont abstenus une seconde fois. Mais 45% se sont reportés sur les listes de gauche, droite, et extrême-droite. La droite et la gauche ont bénéficié de l’augmentation de la participation davantage que l’extrême-droite. Ainsi, aujourd’hui, le Front National mobilise mieux ses électeurs lors du premier tour, mais les électeurs de gauche et de droite se sont déplacés pour empêcher la victoire de ce parti au second tour. Lorsqu’on exclut les deux régions dans lesquelles la gauche s’était désistée au second tour, on observe un regain de participation également important à gauche et à droite, qui chacune attire environ 18% des abstentionnistes du premier tour, contre 10% pour le Front National.

 

Le Front Républicain a-t-ilfonctionné en NPdC-Picardie et en PACA ?

 

Pour faire barrage au Front National, la liste de gauche s’est désistée dans les deux régions dans lesquelles l’avance du parti d’extrême-droite était la plus forte : Nord-Pas-de-Calais-Picardie et Provence-Alpes-Côte-d’Azur. L’absence de la gauche au second tour créait de facto un Front Républicain. Le succès de cette stratégie dépendait cependant de la qualité des reports des voix des électeurs de gauche du premier tour sur les listes de droite au second.

Dans les deux régions, la majorité des électeurs qui avaient choisi le Parti Socialiste au premier tour se sont reportés sur la droite. En NPdC-Picardie, le report est très impressionnant : 82%. Les autres électeurs socialistes de cette région se sont tournés vers le vote blanc ou nul (12%), l’abstention (5%) et dans moins d’1% des cas vers le Front National. En PACA, où la droite est traditionnellement plus dure, le report des voix socialistes a été moins important (59%). 19% ont préféré l’abstention et 21% ont voté blanc ou nul. Ici encore, le report des voix socialistes vers le Front National reste très marginal (environ 1%).

Dans l’ensemble, les électeurs d’autres partis de gauche au premier tour ont moins bien suivi la « consigne républicaine » que les électeurs socialistes : respectivement 42% et 39% en NPdC-Picardie et PACA ont reporté leurs suffrages vers la liste de droite.

Enfin, on note des reports importants de gauche vers la droite entre les deux  tours dans une autre région où le Front National était en position de l’emporter et où seule la droite paraissait pouvoir le concurrencer. En Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes, 16% des électeurs socialistes du premier tour, désavouant la décision prise par leur liste de se maintenir, et 35% des électeurs d’autres listes de gauche ont voté pour la droite au second tour. Il s’agit d’un véritable vote stratégique : ces électeurs ont stratégiquement voté pour une liste différente de leur liste préférée afin d’influencer l’issue du scrutin.

 

Valérie Pécresse a-t-elle remporté l’élection grâce aux électeurs du Front National ?

 

Les électeurs frontistes peuvent comme les autres se montrer stratégiques. En Ile-de-France, la liste FN n’avait que très peu de chances de l’emporter au second tour, puisqu’elle n’avait obtenu que 18% des suffrages au premier tour. Le scrutin allait se jouer entre la liste de gauche, emmenée par Claude Bartolone, et la liste de droite, menée par Valérie Pécresse. Si 44% des électeurs frontistes du premier tour ont voté une fois encore pour le Front National au second, 11% se sont reportés stratégiquement sur la droite, pour peser sur l’issue du scrutin, 2% sur le PS, et 41% se sont abstenus. Pour autant, peut-on dire que ces reports ont permis la victoire de Valérie Pécresse ? D’après nos estimations, la réponse est non. Selon nos anlayses, Valérie Pécresse aurait remporté l’élection même sans les reports d’électeurs du Front National. L’élection aurait cependant été beaucoup plus serrée : sans compter les reports du Front National vers la gauche et la droite, l’avance des Républicains n’est que de 0,3 points de pourcentage (42,1% contre 41,8%).

 

 Quel a été le renouvellement du corps électoral entre les deux tours ?

 

La hausse de la participation entre les deux tours indique qu’une fraction importante d’électeurs se sont déplacés le 13 décembre alors qu’ils étaient restés chez eux le 6. Mais il existe une trajectoire symétrique, d’électeurs qui ont participé au premier tour et se sont abstenus au second. C’est le cas par exemple pour un grand nombre d’électeurs frontistes en Ile-de-France, comme nous l’indiquions ci-dessus. Au total, 14% des électeurs inscrits ont participé au premier tour et se sont abstenus au second et 22,5% ont suivi la trajectoire inverse. Seuls 36% ont participé aux deux tours. Ce chassé-croisé a lieu à chaque élection : derrière des taux de participation relativement stables se cache un renouvellement profond du corps électoral entre le premier et le second tour. Ce constat, validé par l’examen de plusieurs listes d’émargement, souligne l’importance des stratégies de mobilisation. Pour gagner des voix, les partis disposent d’une stratégie simple : encourager les électeurs intermittents à participer à deux tours plutôt qu’un seul.

 

Combien d’électeurs ont voté Front National à au moins un des deux tours?
Le chassé-croisé observé pour la participation existe pour chacun des partis. Dimanche dernier, le Front National a battu son record historique en totalisant plus de 6,8 millions des suffrages au second tour. Mais le record est encore plus impressionnant si l’on compte l’ensemble des électeurs qui ont voté pour les listes frontistes à l’un des deux tours au moins : plus de 8,9 millions. La différence entre ces deux chiffres s’explique facilement : plus de 2 millions d’électeurs frontistes du premier tour n’ont pas voté pour le Front National au second, préférant s’abstenir (29%) ou voter pour la droite (4%)

Notre analyse est riche d’enseignements. Deux résultats sont particulièrement frappants. Le premier est que le refus du Front National reste particulièrement fort à droite comme à gauche. Face à la menace d’une victoire du Front National, la hausse de la participation a été spectaculaire chez les électeurs de gauche comme de droite. En outre, les électeurs de gauche se sont très largement reportés sur la droite dans les régions où leur liste s’était désistée, ainsi qu’en Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes, où seule la droite était en position de l’emporter face au Front National. Le second enseignement est que la perméabilité entre la gauche et le Front National est très faible. En NPdC-Picardie et PACA, 1% seulement des électeurs de gauche se sont reportés sur le Front National au second tour après le désistement de leur liste. A l’inverse, en Ile-de-France, où le Front National ne pouvait l’emporter, les électeurs frontistes stratégiques se sont reportés sur la droite cinq fois plus que sur la gauche. Même s’il mobilise des thématiques économiques de gauche, le Front National reste bien à l’extrême-droite de l’échiquier politique.

 

 

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