L’arnaque du prétendu « prix Nobel d’économie »

Antonin Benoit –  Doctorant en Histoire

Publié le 10/10/2015 à 12h16

A un moment de la semaine prochaine, un bruit devrait se répandre dans tous les médias, et on entendra parler un peu partout d’un nouveau (et dernier) prix Nobel : celui d’économie.

C’est toujours une bonne nouvelle parce qu’après les cinq autres qui rythment cette semaine, on finit souvent par être un peu en manque une fois le prix Nobel de la paix passé (vendredi), et on est donc très contents d’avoir un prix Nobel bonus.

C’est généralement l’un des plus médiatiques, et dans les cas extrêmes ça peut même pourrir l’actualité pendant toute une année, voire plus (notamment si c’est un Français – oui, je parle de Jean Tirole).

Or, ce qu’il y a avec le prix Nobel d’économie, c’est que ça n’est pas un prix Nobel.

Et pour cause : Alfred Nobel n’a jamais évoqué le moindre désir de créer d’autres prix que les cinq que l’on connaît (physique, chimie, médecine, littérature, paix) dans son testament (qui crée les prix), ni ailleurs.

Mais alors, c’est quoi ce truc ?

Si on veut absolument être précis, c’est un « prix de la Banque centrale de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » ou « Nobel Memorial Prize » en anglais (ce qui accentue encore la possibilité de confondre), créé en 1968.

Les Français Patrick Modiano (littérature) et Jean Tirole, pendant la cérémonie à Stockholm, le 10 décembre 2014

C’est une histoire très simple : un gouverneur de la banque centrale de Suède (Per Asbrink) qui voulait fêter dignement le tricentenaire de son institution en se créant un prix Nobel, et qui a donc entrepris une grande opération de lobbying en y associant des économistes prestigieux (dont Gunnar Myrdal, qui allait le recevoir en 1974 avant de vouloir l’abolir), qui a payé : après de grandes réticences, la Fondation Nobel et l’Académie royale des sciences de Suède (qui gèrent l’attribution des prix Nobel) ont fini par accepter d’organiser le vote et la cérémonie sur le même modèle que les autres (à condition toutefois que ce soit la banque centrale de Suède qui paie la récompense associée au prix).

On fera remarquer que tout ça n’est pas bien grave, puisque après tout il y a plein de disciplines pour lesquelles il n’y a pas de prix Nobel, et que même dans ces cas-là, on se débrouille souvent pour compenser le manque :

  • les mathématiques se sont arrangées avec la création de la médaille Fields (on raconte d’ailleurs souvent la fable selon laquelle Nobel aurait écarté la discipline par rancune envers un mathématicien qui aurait séduit sa femme – ce qui est historiquement faux [PDF], mais amusant) ;
  • la philosophie, qui a pu être associée à la littérature en cas de force majeure, comme pour Bertrand Russell (ou Sartre, même s’il a refusé) ;
  • la biologie, problème que l’on contourne en décernant désormais souvent le prix Nobel de Chimie à des biologistes moléculaires.

Repaire de libéraux

Sauf que le problème se pose en des termes un peu différents pour l’économie, parce qu’en ayant ce prix, la discipline se retrouve investie du capital symbolique des autres disciplines, comme le formulait l’un des descendants de Nobel en 2005 :

« La Banque royale de Suède a déposé son œuf dans le nid d’un autre oiseau, très respectable, et enfreint ainsi la “marque déposée” Nobel. »

Or ça, voyez-vous, c’est particulièrement douteux en ce qui concerne l’économie, dont le degré de scientificité est un débat plein, entier et intense au sein même de la discipline – qui est entièrement évacué par l’association de l’économie à des sciences comme la physique ou la chimie (et le concept même de ce prix relègue d’ailleurs au passage toutes les autres sciences sociales au second rang de la scientificité, bien loin derrière l’économie).

Il faut ajouter à cela que les économistes se réclamant le plus de la scientificité de leur discipline sont souvent ceux qui ont le plus grand penchant vers la mathématisation de l’économie, c’est-à-dire généralement les économistes dits « orthodoxes » voire franchement libéraux (comme le montre Jean Tirole, à 6’10’’ de la seconde vidéo – on peut d’ailleurs noter qu’il ne tique jamais lorsqu’on le désigne comme « Prix Nobel », ce qui arrive pourtant vertigineusement souvent dans cette émission).

Et dans cette veine, il faut remarquer qu’à part quelques exceptions ces dernières années (Paul Krugman, Joseph Stiglitz), le prix a été dans la quasi-totalité des cas attribué à des économistes issus de cette tradition, et en particulier de l’Ecole de Chicago (ce qui avait poussé Gunnar Myrdal à vouloir faire abolir le prix).

Des journalistes devant un buste représentant Alfred Nobel, avant l’annonce du prix Nobel de médecine, le 5 octobre 2015 (JONATHAN NACKSTRAND/AFP)

En résumé, on voit que la simple appellation de « prix Nobel d’économie » est une très belle opération de récupération historique (bien menée), mais qui se transforme quand même en franche arnaque intellectuelle à force de la répéter si frénétiquement.

Et du coup, il serait peut-être temps de se demander à qui elle profite, puisque tout cela n’est pas sans conséquences, comme le rappelle le professeur au Collège de France Alain Supiot :

« C’est très intéressant de faire de l’économie une science. Parce qu’il y a deux choses dont on ne débat pas dans les Parlements : la religion, et la science. »

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