Périco Légasse : les salades, le TAFTA et la voyoucratie européenne

Par Alexandre Devecchio Publié le 24/09/2015 à 11:11

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Alors qu’un rapport a révélé qu’une salade sur dix contiendrait des produits chimiques prohibés, Périco Légasse dénonce un système européen qui favorise les puissances financières au détriment des producteurs.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/09/24/31003-20150924ARTFIG00105-perico-legasse-les-salades-le-tafta-et-la-voyoucratie-europeenne.php


Périco Légasse est rédacteur en chef de la rubrique vin et gastronomie à l’hebdomadaire Mariannequi a publié le 17 septembre un dossier intitulé A table citoyens! Notre manifeste contre la malbouffe.


LE FIGARO. – Selon un rapport de l’association environnementale «Générations futures», révélé parLe Parisien, une salade sur 10 contiendrait des produits chimiques prohibés depuis des dizaines d’années. D’après cette ONG écologiste, 16 % des salades contiennent la trace de cinq produits chimiques interdits en France. Cela vous surprend-il?

Périco LEGASSE. – Non pas vraiment. La salade est un produit fragile au niveau de sa culture, car ses parasites sont nombreux et actifs, fragile au niveau du transport et fragile dans sa conservation. C’est le produit le plus proche de l’herbe, il craint donc tout, l’humidité, les écarts de températures, les manipulations brutales, etc. Il faut donc d’infinies précautions pour le préserver. Si l’on en cultive à petite échelle, avec de la main d’œuvre, comme cela est le cas pour des producteurs sérieux, notamment dans le Vaucluse, le problème ne se pose pas, mais à grande échelle, selon des méthodes intensives ou industrielles en vigueur, alors là ça craint. Il faut en effet que la plante soit le plus robuste possible et d’un aspect irréprochable, c’est pourquoi le productivisme se dote de moyens techniques et chimiques à hautes doses. La marge de bénéfice d’une salade étant dérisoire, il s’agit de ne prendre aucun risque économique. Donc en avant les pesticides! Le problème est que ces pesticides contiennent des perturbateurs endocriniens, extrêmement nocifs pour la santé, et que la salade est un aliment qui se consomme cru et frais dans 99% des cas. Ce qui signifie que le consommateur absorbe le poison en direct. Je crains que nos modes et nos moeurs alimentaires, de plus en plus soumis à des critères de prix et de temps, ne fassent qu’aggraver la situation. Surtout que c’est incolore et inodore. Quelle tragédie, quand on sait le symbole de vie que porte en elle une bonne salade cueillie au potager…

Ces produits illégaux se trouveraient en Espagne, où le trafic de pesticides est florissant…

Oui, l’Espagne et sa législation très libérale, sans vrais contrôles ni suivis, sauf en Catalogne et au Pays Basque, où les administrations autonomes locales sont plus rigoureuses qu’au niveau de l’Etat central, a toujours été un laboratoire expérimental des pires pratiques de la chimie agricole. Vu que les frontières intra-européennes n’existent plus depuis les accords de Schengen, que les trafiquants circulent comme chez eux, et que la classe politique gouvernante a démonté les administrations et les services sensés nous protéger contre ces trafics, pourquoi les voyous se gêneraient-ils?

Et puis comme ce sont les pauvres qui sont les premiers touchés et que les pauvres votent mal depuis quelques temps, on s’en fout. J’assume mes propos. L’Europe de Maastricht, de Nice et de Lisbonne, a en fait été conçue pour permettre au libéralisme de se comporter en voyou légal. Mais comme ça ne suffit pas, comprenez: on n’encaisse pas assez vite et pas assez fort, la Commission Barroso et maintenant la Commission Juncker ont envisagé de s’associer au grand casino américain. Raison pour laquelle on négocie le TAFTA avec les USA, porte ouverte à des dérives cent fois plus dangereuses que les actuelles, avec la bénédiction de la doctrine Attali-Minc qui prédit la mondialisation heureuse. Et si la France balbutie quelques mots mous et rassurants pour dire qu’on ne se laissera pas faire, cette option fascine en revanche le commissaire européen Pierre Moscovici qui affirme que cette capitulation commerciale et politique, le fameux TAFTA, «est plus dans l’intérêt de l’Europe que des Etats Unis». Autrefois en Franche-Comté, dont il fut un élu, on disait «Raconte ça à un cheval de bois et il te donnera un coup de sabot».

Les salades françaises sont-elles également concernées?

Dans une moindre mesure oui. Mais on ne sait jamais la proportion réelle de fraude puisque les services compétents pour surveiller ces dérives ont été démembrés et que l’actuel gouvernement libéral-socialiste ne veut surtout pas perturber le marché, surtout avec M. Macron à Bercy. Il le dit lui même, les fonctionnaires sont un fardeau pour ce pays…

Les tripoteurs peuvent donc tripoter tranquille. De temps en temps on verbalise et puis on tourne la page. Il ne s’agit pas d’empêcher l’agriculture d’être ultra compétitive ni de voir la grande distribution perdre des parts de marché. Nous attendons avec impatience les modalités d’application de la législation sur la sécurité alimentaire. Je crains qu’au final tout cela ne finisse en vaste foire d’empoigne.

Que révèle ce «Saledegate» sur l’agriculture moderne et en particulier sur l’agriculture française?

Il confirme la tendance engagée depuis plusieurs années. D’un côté un discours politique suscité par les partis écologistes, quand ils daignent faire de l’écologie et non verrouiller leur carrière politique ou assouvir leurs fantasmes idéologiques, mais pas suivi d’effets (en fait les vrais «pesticides «ce sont eux!), d’un autre une montée en puissance des pratiques illicites dont les risques hypothétiques n’ont rien de terrifiant puisqu’il faut d’abord se faire prendre et qu’ensuite les sanctions sont dérisoires comparées aux montant des fraudes engrangées. Le drame c’est que la majorité des agriculteurs sont des honnêtes gens mais que la partie industrialisée de l’agriculture, encouragée dans sa course au productivisme financier par Xavier Beulin, président multinational et bancaire de la FNSEA, se doit de maintenir un niveau de compétitivité accrue pour sauver ses référencement dans la grande distribution. Si vous êtes producteur et que vous dites à une enseigne de grande surface que le prix d’achat qu’elle vous impose vous contraint à utiliser des méthodes pas conformes à la loi et à l’intérêt du consommateur, elle vous dit que ce n’est pas son problème. Elle vous demande des salades à 0,58€, point barre. Si vous pouvez suivre, vous suivez, quels que soient les moyens techniques et chimiques que vous allez utilisés pour suivre… Et si vous ne suivez pas, c’est vous qui crevez, car il y en a un autre derrière qui attend pour prendre votre place à 0,52€… Quelle importance auraient les maladies consécutives à la malbouffe puisque c’est l’Etat, donc le contribuable, qui paye au final, et le lobby pharmaceutique qui engrange les bénéfices de la maladie, si tant est que ce ne soit pas une de ses filiales qui ait vendu le pesticide. Eh, les mecs, tous en Europe, non seulement tu touches sur le poison, mais en plus tu retouches sur le contrepoison. C’est Byzance! Non, pardon, c’est Bruxelles!

Le dernier numéro de Marianne s’intitule «A table citoyen» et prend la forme d’un manifeste contre la malbouffe. En quoi «bien manger» est un enjeu politique, voire une question de civilisation?

Nous dressons un inventaire de la situation réelle. Comment et pourquoi la France est le pays où l’on mange le mieux mais aussi le plus mal. Comment et pourquoi ce patrimoine fabuleux qu’est notre agriculture, se meurt sous les coups de la financiarisation de sa production. Et puis nous envisageons les moyens de nous en sortir, d’évoluer, de nous réformer, en introduisant d’urgence l’instruction alimentaire obligatoire et permanente à l’école, en soutenant par une politique visionnaire et courageuse, le déploiement à grande échelle du programme d’Agroécologie mis en place par Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, mais aussi en promouvant une vaste campagne sociale et culturelle, avec le soutien des médias, pour aider le consommateur à reprendre son destin alimentaire en main, voire réapprendre à manger à une partie du peuple français contaminé par le mercantilisme aliénant de la malbouffe. Il n’est pas toujours besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer.

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