La fumisterie des chiffres sur le «coût social» de la consommation de tabac et d’alcool

17/09/2015

Près de 250 milliards d’euros par an, tel serait le coût social en 2010 de la consommation de tabac et d’alcool (dites « drogues légales », environ 120 milliards chacune), et des drogues illégales (8,7 milliards). Ce chiffre choc, tiré d’une étude de Pierre Kopp, a été abondamment repris dans la presse. Mais vous auriez tort de le prendre au sérieux. Ce n’est qu’un nouvel exemple de la façon dont des économistes font la « Une » des médias avec de la « gonflette », ici spectaculaire, sur les coûts.

L’étude est pourtant « sérieuse » (au regard des théories économiques dominantes), bourrée de références et appuyée sur des choix méthodologiques transparents. Mais elle va loin, beaucoup trop loin, dans l’analyse coûts/bénéfices.

Frapper les esprits

Comme je l’ai déjà expliqué sur mon blog, on voit de plus en plus passer des chiffres gigantesques sur les coûts de tout et n’importe quoi (des pollutions, du réchauffement climatique, du mal-travail, de la malbouffe, du tabac…). Ils seraient destinés à frapper les esprits, mais ils reviennent en fait à prendre les citoyens pour des imbéciles incapables de comprendre autre chose que des montants monétaires que l’on « gonfle » à grands renforts de méthodes économiques aussi sophistiquées que dénuées de sens. L’éducation populaire mérite mieux.

Les cas les plus grossiers où les chiffres sont gonflés sont ceux où l’on attribue une valeur aux vies humaines perdues prématurément

Les cas les plus grossiers sont ceux où l’on attribue une valeur aux vies humaines perdues prématurément du fait des pollutions, du tabac, de l’alcool ou de bien d’autres facteurs de mortalité accélérée. Le dernier exemple en date est celui du rapport de l’OMS et de l’OCDE, qui a fait un buzz médiatique considérable (voir dans AlterEcoPlus).

Comment de tels chiffres sont-ils obtenus ? Tout simplement en demandant aux gens, par des enquêtes directes, ce qu’ils seraient prêts à payer pour éviter le gros désagrément d’une mort prématurée, et en faisant la moyenne des réponses obtenues. C’est la « propension à payer » ou l’analyse « contingente ».

Indépendamment du fait que cette méthode fait l’objet de vives critiques, elle a une conséquence immédiate : comme ce que les gens sont prêts à payer est 10 ou 20 fois supérieur dans les pays riches par rapport aux pays pauvres, la valeur économique d’une vie humaine dans un pays varie en fonction du revenu moyen national par habitant ! En France, elle serait par exemple de 2,8 millions d’euros, près de deux fois plus qu’en Roumanie, mais nettement moins qu’en Norvège ».

Conséquence de cette méthode: la valeur économique d’une vie humaine dans un pays varie en fonction du revenu moyen national par habitant !

L’étude de Pierre Kopp va encore plus loin que l’OCDE dans la gonflette économique. Deux catégories de coûts interviennent, étant entendu que les coûts privés (dépenses d’achat de ces « drogues », dépenses de santé non remboursées…) ne sont pas pris au compte puisqu’il s’agit ici de coûts sociaux (ou coûts pour la collectivité).

Il y a d’abord des coûts et bénéfices pour les finances publiques. Par exemple l’alcool et le tabac rapportent via les taxes, mais il y a des dépenses publiques de santé, de prévention, de répression. Du côté des bénéfices, on tient compte aussi du fait que « les individus qui décèdent, avant un âge normal, du fait des drogues qu’ils consomment, permettent aux finances publiques de faire l’économie des pensions de retraite qui leur auraient été versées et des autres prestations sociales ». Je n’ai aucune objection de principe à de telles estimations, au demeurant techniquement délicates.

Présupposés

J’objecte en revanche sur ce qui est fait de ces comptes publics. Car ce qu’ambitionne ce genre d’étude n’est pas une comptabilité classique (et utile) des coûts et bénéfices, mais une comptabilité des coûts et des bénéfices en « bien-être social », un truc réservé aux économistes et que personne d’autre ne peut piger vraiment. Et là intervient un coefficient qui permet de transformer un solde public classique en contribution au bien-être évalué monétairement. C’est le « coût d’opportunité des fonds publics », fondé sur un calcul, forcément hyperscientifique, « démontrant » que « prélever 1 euro par l’impôt a un coût en bien-être de 1,20 euro (Quinet, 2013). Un impôt n’est pas un simple transfert, il engendre une perte sèche ».

Vu que c’est manifestement la nouvelle bible de ces évaluations, je me suis farci la lecture de larges extraits de ce rapport Quinet de 2013 (352 pages !). On y trouve en effet (p. 91-92) des développements sur « le concept bien établi »de coût d’opportunité (ou coût marginal) des fonds publics. Je vous en fais grâce, il faut juste savoir que c’est bourré de présupposés sur le consentement à payer l’impôt et sur l’idée « qu’un euro pris dans la poche du contribuable coûte plus cher à la collectivité qu’un euro dépensé par ce même contribuable pour un achat d’un bien privé ».

Des chiffres fantaisistes

La deuxième grande catégorie de coûts évalués dans l’étude de Pierre Kopp, c’est le « coût des vies perdues » (66 milliards annuels pour l’alcool, 62 pour le tabac), soit dans les deux cas plus de la moitié des 120 milliards du total respectif. Mais c’est aussi, en second lieu, le « coût de perte de qualité de vie », soit 39,5 milliards pour l’alcool et 31,7 milliards pour le tabac. Sans ces ajouts énormes, le coût social de l’alcool serait de « seulement » 14,5 milliards annuels, et celui du tabac de 26,3 milliards. De très gros chiffres selon moi, de quoi débattre, mais pas de quoi « faire un tabac » si je puis dire.

Or, pour le coût des vies perdues, dans cette étude, on retient le chiffre de 115 000 euros pour une année de vie perdue, en s’appuyant évidemment sur… le rapport Quinet, lequel a décidé qu’il fallait multiplier par deux le chiffre retenu antérieurement dans le « rapport Boiteux », en passant de 1,5 million d’euros par vie perdue à 3 millions.

Le pifomètre des experts reste le grand outil de choix, en particulier quand les perspectives économiques sont terriblement incertaines

Quant au coût de la perte de qualité de vie pour les personnes souffrant de pathologies liées à leurs « addictions », c’est assez nouveau, mais ce n’est pas moins fantaisiste, bien que dans la note actuellement disponible on ne trouve pas de précisions. C’est à nouveau la bible Quinet qui est mobilisée (p. 107-108), tout comme elle l’est pour un paramètre crucial dans ces calculs (mais jamais mentionné dans les médias) : le taux d’actualisation (il permet de passer de la valeur statistique de la vie à celle d’une année de vie), fixé à 4 % en tenant compte de savants développements (p. 60-83 du rapport Quinet) qui donnent l’impression que le pifomètre des experts reste le grand outil de choix, en particulier quand les perspectives économiques sont terriblement incertaines.

Du simple au triple

J’aurais bien d’autres choses à dire sur tout cela mais même les pires des choses ont une fin. Un dernier chiffre pour la route : en 2006, Pierre Kopp avait déjà publié une évaluation des mêmes coûts sociaux pour l’année 2000, et il aboutissait alors à des chiffres TROIS FOIS INFÉRIEURS ! Il s’en explique, très honnêtement d’ailleurs, à la fin de la note actuelle, en mettant avant tout l’accent sur l’amélioration des données, des méthodes et des concepts, et pas sur l’augmentation de la consommation ou sur l’inefficacité des politiques publiques.

Bon, je veux bien, mais mon hypothèse est très différente : c’est avant tout parce que dans le domaine des coûts de la vie et de la qualité de vie on peut en réalité aboutir, en s’y prenant « bien », à pratiquement N’IMPORTE QUEL CHIFFRE, c’est parce que cela n’a pas le moindre sens et le moindre intérêt, parce que c’est même une injure à l’égard de la vie comme valeur non économique, que les résultats actuels sont à ce point incompatibles avec ceux de 2006.

Une version longue de cet article a été publiée sur le blog de l’auteur.

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JEAN GADREY
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