Les Etats-Unis face à la France Libre

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Raoul AGLION, ancien délégué du général de Gaulle et de la France Libre aux Etats-Unis.

Les Etats-Unis face à la France Libre, Espoir n°99, Novembre 1994

Les relations de la France Libre et des Etats-Unis ont été extrêmement difficiles pendant toute la durée de guerre. Elles étaient dues à divers facteurs d’ordre politique, et aussi à une aversion personnelle de Roosevelt à l’égard du général de Gaulle alimentée par les intrigues et les médisances d’Alexis Léger. Alors que l’opinion publique était en très grande majorité favorable à de Gaulle, le Président Roosevelt et le Département d’Etat lui ont été sans cesse hostiles.

Au début de la guerre sans que les Etats-Unis reconnaissent la France Libre, ils lui accordaient le prêt-bail lend-lease et négociaient pour l’obtention de bases. On aurait pu croire que les Etats-Unis qui accordaient facilement leur reconnaissance à des entités fragiles et passagères de l’Amérique du Sud l’auraient accordée sans difficulté à un allié, combattant le même ennemi qui se trouvait dans une situation grave, sinon désespérée.
Or il en fut tout autrement. Pour essayer de comprendre cette situation il est nécessaire de remonter à juin 1940. Le Président Roosevelt se trouvait sur son yacht sur le Potomac, lorsqu’il apprit la capitulation et la demande d’armistice. Il était atterré. Toutes ses illusions disparaissaient. Cette ligne Maginot imprenable, cette armée française, la première du monde, ces généraux héros de la Première guerre mondiale… tout ce qu’il avait admiré disparaissait dans un gouffre sans fond. C’était fini de la France ! Dès lors il ne considérait plus la France comme une grande puissance.
Les câbles qu’il recevait de Bullit, son ambassadeur en France, et de Joseph Kennedy à Londres lui peignaient la situation sous un jour très sombre. Tout était perdu.
Roosevelt, on s’en souvient, n’avait pas pu répondre favorablement à l’appel désespéré de Paul Reynaud en juin 1940. Il n’avait en effet, à cette époque, ni armée, ni aviation, ni flotte importante. Le géant américain était très faible, Hitler et les Japonais le savaient.


Il lui fallait donc gagner du temps, tâcher d’alerter l’opinion publique, lui donner conscience du péril mondial qu’était le nazisme, préparer des lois permettant la mobilisation générale et aussi transformer l’industrie américaine en une machine de guerre. Il était nécessaire que l’Amérique devienne une puissance militaire capable de dominer n’importe quel adversaire où qu’il se trouve, des côtes du Pacifique à celles de l’Atlantique. De là, la politique d’apaisement à l’égard de Vichy, et la nécessité d’empêcher son gouvernement de céder la flotte, ou d’accorder des bases dans ses colonies d’Afrique ou d’Asie, de concéder en un mot aux Allemands plus que ne leur permettaient les conditions de l’Armistice.

Un télégramme de Churchill informa Roosevelt que le général de Gaulle, qui lui était inconnu à cette époque, allait prendre avec les Anglais la tête d’une expédition pour conquérir Dakar. Roosevelt répondit qu’il n’y était pas opposé à la condition qu’elle réussisse.
Le désastre de cette opération le 23 septembre 1940, largement propagée et commentée par l’ambassade de Vichy, les isolationnistes américains et plusieurs Français, pesa lourdement dans l’esprit et l’attitude de l’administration américaine.
Le général de Gaulle envoya René Pleven en mission aux Etats-Unis en juin 1941 dans le but d’expliquer aux Américains l’idéal de la France Libre. Il fut reçu surtout par Morgenthau, secrétaire au Trésor, par les secrétaires de l’Armée, et celui de la Marine, sa réception au département d’Etat fut réservée. Il ne fut pas invité à la Maison Blanche. Le but de sa mission était de reconstituer l’unité française aux Etats-Unis, d’annoncer officiellement que le Comité national ne pouvait ni approuver ni reconnaître aucun arrangement fait par nos Alliés avec le gouvernement de Vichy ou avec les autorités locales sans son agrément formel. Le Comité ne voulait être qu’une autorité provisoire qui se place seulement au service de la nation pour la durée de la guerre. Cette autorité devait être exercée sur la base des lois de la République. Le général de Gaulle s’estimait qualifié pour exercer cette autorité pour trois raisons : « En premier lieu il n’existait aucune autre autorité légitime et l’intérêt de la nation exige qu’il en existât une. En second lieu, le général de Gaulle était le seul membre du dernier gouvernement qui était libre et qui n’avait jamais accepté ni la capitulation ni l’usurpation. En troisième lieu l’adhésion effective et libre à la France Libre de milliers de citoyens français et de millions de sujets français joints à la sympathie évidente de la majorité des Français constituaient une sorte d’électorat permanent qui justifiait son autorité (1) ».
Il ne demandait pas la reconnaissance du gouvernement, mais désirait être considéré comme l’autorité provisoire des Français décidés à continuer la lutte pour la libération de leur pays.

Pleven obtint un examen sympathique des demandes de la France Libre et un certain nombre de concessions concernant le statut des navires ralliés à de Gaulle, des volontaires des FFL de passage aux Etats-Unis et une reconnaissance officieuse d’une Délégation de la France Libre pouvant négocier avec les autorités américaines et délivrer des passeports. C’était peu, mais les Américains craignaient d’irriter Vichy qui veillait jalousement à sa légitimité.

(1) Foreign Office index of December 30, 1941

Les relations France Libre-Etats-Unis allaient s’améliorer en dépit de la propagande de l’ambassade de Vichy et des critiques de certains Français exilés aux Etats-Unis dont Alexis Léger. Les Américains projetaient de leur côté l’installation de bases en Afrique libre et en Océanie.
Le 11 novembre, le Président Roosevelt annonça qu’il accordait le prêt bail (lend-lease) aux « forces volontaires françaises ». Il ne pouvait pas arriver à prononcer les mots de « Français libres ».
Le ciel était serein. Un événement allait soudainement provoquer une extraordinaire colère du Département d’Etat : la libération des îles Saint-Pierre-et-Miquelon, le 25 décembre 1941 par trois corvettes de la France Libre. Le Président Roosevelt fut effrayé à l’idée que Vichy envoie sa puissante flotte basée à La Martinique pour reprendre les îles, et surtout il craignait que cet incident ne rapproche davantage Vichy des Allemands. Il était d’autant plus irrité qu’il avait, le 13 décembre 1941, assuré Pétain que la convention de La Havane qui garantissait le statu quo des souverainetés dans l’hémisphère occidental ne serait pas abrogée.
Toute l’Administration était indignée. Avec l’agrément de Roosevelt, Cordell Hull allait faire une violente déclaration qu’il devait regretter plus tard annonçant que « trois navires soi-disant français libres » (so-called Free French) avaient effectué une opération arbitraire, contraire aux accords de toutes les parties concernées et sans avoir au préalable informé le Département d’Etat. Il demandait au gouvernement canadien quelles mesures il entendait prendre pour rétablir le statu quo des îles… (2). Il envisageait même l’envoi du croiseur Arkansas des Etats-Unis pour reprendre les Saint-Pierre-et-Miquelon.

Sur ces entrefaites la presse américaine apprit qu’un plébiscite avait eu lieu et qu’il en résultait 90 % en faveur de la France Libre. Ce fut un déchaînement en faveur de De Gaulle : le Herald Tribunecritiqua le « soi-disant Département d’Etat » et le « soi-disant Secrétaire d’Etat », le 26 décembre 1941, suivi du New-York Times, du Chritian Science Monitor, du New-York Post… le 6 janvier 1942 Walter Lippmann attaqua violemment le Département d’Etat et donna raison à de Gaulle.
Les Américains ne pouvaient pas rompre avec de Gaulle et le Comité national à Londres car ils négociaient activement pour obtenir des bases dans des territoires ralliés à la France Libre. Ces pourparlers se heurtaient constamment à la politique obstinée du gouvernement américain à ne pas vouloir traiter avec le Comité national, mais avec les autorités locales seulement. C’était de toute évidence le souci de ne pas reconnaître l’autorité du Comité national exercée en fait à Pointe Noire, en Afrique française libre, et en Océanie.
Finalement devant l’effervescence d’une presse américaine unanime pour le condamner, Roosevelt, furieux, dut s’incliner. C’était la première fois que l’opinion publique prenait partie contre lui et ce en faveur de la France libre.

C’est dans cet état d’esprit que les Américains débarquèrent en Afrique du Nord le 8 décembre, sans prévenir de Gaulle. Roosevelt, qui ne l’aimait pas, avait secrètement négocié avec Darlan, l’allié d’Hitler, afin d’obtenir la flotte et son soutien pour l’occupation de l’Afrique du Nord.
Cette négociation, lorsqu’elle fut connue aux Etats-Unis provoqua une incroyable opposition de l’opinion publique. La presse était déchaînée, comment, disait-elle, nous faisons la guerre pour libérer les peuples et voilà qu’on établissait au pouvoir celui qui les opprimait ! Walter Lippmann, Frida Kirchway , les principaux éditorialistes étaient furieux. Dorothy Thompson écrivit : « Cette guerre avait une base morale, on ne pouvait faire des accords avec de pareils ennemis sans se déshonorer… » Le Président se vit obligé de défendre sa politique. Il tint une conférence de presse où il cita piteusement un proverbe des Balkans : « En cas de danger il est permis d’accompagner le diable jusqu’à la traversée du gué. » Pour la seconde fois Roosevelt dut s’incliner devant une opinion publique favorable à la France Libre.

Après l’assassinat de Darlan, Roosevelt choisit le général Giraud comme pilier de sa politique en Afrique du Nord et en France après. Il tenta sans succès de mettre le général de Gaulle sous les ordres de Giraud qui avait plus d’étoiles que lui.
Le Comité français de Libération nationale fut la proie d’intrigues de Roosevelt qui manœuvra continuellement pour soutenir Giraud, sans y réussir. Le général Giraud dut se retirer et néanmoins le Comité finit par se constituer en gouvernement provisoire présidé par de Gaulle. C’était un troisième échec de sa politique à l’égard de la France. Roosevelt, de toute évidence, préférait à de Gaulle trop nationaliste, des hommes plus souples… l’amiral Darlan, le général Giraud, Jean Monnet…

(2) Cordell Hull, Memoirs, Hodder and Stougton, Londres, 1948, p.1130

Peu après, un nouvel incident dégénéra en conflit. Lorsque Le Richelieu, le splendide cuirassé, aborda à New-York le 15 juillet 1943 pour réparation, un grand nombre de marins quittèrent le navire pour se rallier à la France Libre. Roosevelt donna l’ordre à la police de l’immigration de les arrêter. Il protesta auprès des Anglais, il protesta en vain auprès de De Gaulle. L’opinion publique prit parti encore une fois contre Roosevelt et finalement la Cour d’Appel de New-York appelée à décider du conflit ordonna leur libération ! C’était la quatrième fois que Roosevelt était forcé de battre en retraite, condamné par sa propre opinion politique.
Le général Eisenhower qui dirigeait les opérations en Afrique du Nord ne tarda pas à reconnaître le prestige de De Gaulle. Il câbla au général Marschall d’informer le Président que, contrairement aux instructions reçues, après avoir fait interroger des prisonniers évadés, des réfugiés et des volontaires venus de France il avait découvert que le général de Gaulle y était très populaire. « Lorsque nous débarquerons en France, ajouta-t-il, il est possible que nous trouverons un désir universel d’adhérer au groupe gaulliste… » Roosevelt répondit vertement que Eisenhower n’avait pas compris ses instructions, qu’il devait s’y conformer strictement, et que lui, Roosevelt, avait de meilleures informations (3).
Peu de temps après, de Gaulle demanda à Eisenhower que des Forces françaises puissent participer à la libération de leur pays. Eisenhower accepta, des troupes françaises furent envoyées d’Algérie en Angleterre pour être entraînées à utiliser des armes américaines, et former ainsi une division blindée (la 2e Division Blindée). De Gaulle ajouta qu’il voulait aussi l’assurance que le général Eisenhower n’entre pas à Paris sans l’armée française, ce qui fut accepté.
Avant son départ pour les Etats-Unis, Eisenhower rendit visite à de Gaulle et lui dit : « Quand je suis arrivé ici, en Algérie, on m’a prévenu contre vous. J’ai été dur avec vous. Je le regrette. » A quoi de Gaulle répondit « You are a man. » Il faut être un homme pour reconnaître ses erreurs.
Les relations des deux généraux ne cessèrent d’être cordiales contrairement à la position de l’amiral Leahy, ambassadeur américain, qui, de Vichy, avait informé Roosevelt que de Gaulle n’avait pas de partisans en France et que le maréchal Pétain lui, était très populaire.
Roosevelt ne cessait de fomenter des intrigues par personnes interposées, au Comité français de Libération nationale à Alger. Son hostilité grandissait à la mesure de ses échecs. Une abondante correspondance avec Churchill en faisait foi, en voici un exemple parmi une vingtaine d’autres : « J’en ai assez de De Gaulle et ses machinations secrètes au Comité, indiquant qu’il est impossible de travailler avec de Gaulle. Je suis absolument convaincu qu’il fait échec à notre effort de guerre… Il est temps de rompre avec lui… Quand nous serons en France nous aurons des plans pour un gouvernement civil… Nous ne permettrons pas à de Gaulle ou ses partisans de diriger ou de contrôler l’Armée française d’Afrique… » Le 8 mai 1943, Roosevelt avait téléphoné à Churchill : « Je pense que lorsque nous arriverons en France même, nous devrons la placer sous l’occupation militaire dirigée par des généraux anglais et américains (« in a military occupation run by British and American generals ») et il conclut « Je ne sais pas quoi faire du général de Gaulle, peut-être pourriez-vous le nommer gouverneur de Madagascar (4).»

(3) James MacGregor Burns Roosevelt, Harcourt Brace, New York, 1970, p. 481
(4) Télégramme de Roosevelt à Churchill, n° 288 du 17 juin 1943, US Department of State Diplomatic Papers, 1943, vol.II, Europe.

C’est dans cet état d’esprit que Roosevelt prépara la gigantesque opération militaire qui devait débarquer en France, sans bien entendu en prévenir de Gaulle. Cette fois il mit au point tout un système d’administration des territoires libérés par des officiers américains et anglais (AMGOT) ainsi qu’une monnaie qui aurait cours forcé et serait utilisée par les armées alliées. C’était mettre la France sous tutelle pour éviter qu’elle ne tombe sous l’influence de De Gaulle. Roosevelt était obstiné mais était sûr de réussir cette fois.
Le 2 juin 1944, le général de Gaulle alors à Alger reçut un télégramme de Churchill, lui demandant de venir d’urgence en Angleterre, il lui envoyait son avion personnel. De Gaulle arriva à Londres le 4 juin où il rencontra Churchill qui lui parla de l’immense entreprise guerrière qui, partant de l’Angleterre, allait libérer l’Europe et il ajouta : « Faisons un arrangement au sujet de notre coopération en France. Vous irez ensuite en Amérique le soumettre au Président. Il est possible qu’il l’accepte et alors nous pourrons l’appliquer… Il reconnaîtra votre administration sous une forme ou une autre. » De Gaulle répliqua qu’il n’avait pas à poser sa candidature à Roosevelt pour « le pouvoir en France… Le gouvernement français existe ! » Et il ajouta : « Il y a neuf mois que nous vous avons proposé des accords pour l’administration de la France. On n’y a pas répondu… » Londres et Washington s’étaient entendues pour l’administration de la France, sans l’avoir consultée. « Qu’en vertu de nos avertissements, les troupes alliées s’apprêtent à débarquer munies d’une monnaie soi-disant française qui aura cours forcé… et que le général Eisenhower prend la France sous son autorité». Churchill en colère répondit qu’il ne se séparerait pas de l’Amérique. Ils se rendirent ensuite au quartier général du général Eisenhower. Celui-ci exposa le plan grandiose de combat dans les moindres détails. De Gaulle admira le planning. Au moment où il allait se retirer, Eisenhower lui tendit avec gêne le texte d’une proclamation qui serait jetée par avion sur le territoire français (et qui avait été préparé de longue date par le Département d’Etat). Il invitait le peuple français à se placer sous ses ordres, les fonctionnaires à rester à leur poste… et que leurs fonctions continueraient et qu’une fois libérés « les Français choisiront eux-mêmes leurs représentants et leur gouvernement ».  Aucune mention du Gouvernement provisoire de De Gaulle ou des Français libres ! Eisenhower suggéra que de Gaulle la lui rapporte modifiée. Lorsque le général de Gaulle la rapporta, le 5, la proclamation était déjà jetée par les avions américains sur la France.
De Gaulle refusa de parler le matin à la radio à la suite de la Reine de Hollande, de la Grande-Duchesse du Luxembourg, du Roi de Norvège, du Premier ministre de Belgique et du général Eisenhower. Il s’adressa aux Français à 6 heures du soir, seul à la radio, comme il l’avait fait quatre ans auparavant : « La bataille suprême est engagée… bien entendu, c’est la bataille de France, c’est la bataille de la France, pour les fils de France où qu’ils soient le devoir simple et sacré est de combattre l’ennemi par tous les moyens dont ils disposent. Les consignes données par le gouvernement français et les chefs français qu’il a qualifiés pour le faire doivent être exactement suivies. » Pas un mot des Alliés ou d’Eisenhower.

A Washington, le Président ne voulait toutefois pas inviter de Gaulle ; il désirait que celui-ci sollicite une invitation à laquelle il accéderait. De Gaulle, de son côté, ne voulait pas faire de demande et voulait être invité par le Président. Ce dernier employa un moyen détourné, il demanda le 27 mai à l’amiral Fénard, chef de la Mission navale française aux Etats-Unis d’informer le Général que s’il désirait faire la demande il lui serait aussitôt répondu favorablement. « Le Président m’a formellement requis, dit Fénard, de vous transmettre son invitation à venir à Washington… Il ne sera pas nécessaire de publier qui de Roosevelt ou de vous en avez pris l’initiative. » Le Général ne pouvait pas accepter la date indiquée en raison du débarquement qu’il prévoyait. Le 10 juin, alors qu’il se trouvait à Londres, l’amiral Fénard réapparut, le Président l’avait chargé d’indiquer au Général les dates qui lui conviendraient. De Gaulle décida de n’aller à Washington que si sa position était indiscutable sur le plan diplomatique et politique. Dans les jours qui suivirent le Gouvernement provisoire de la République française fut reconnu par un très grand nombre de pays alliés : les gouvernements en exil de la Pologne, la Norvège, la Belgique, le Luxembourg, la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie. A Rome, il fut reçu par Sa Sainteté le Pape Pie XII et par le Premier ministre italien. Il était partout considéré comme un chef d’Etat.
Enfin, de Gaulle ne voulait pas se rendre à Washington sans avoir été reconnu par la France elle-même, il s’embarqua sur le destroyer La Combattante et fut reçu à Bayeux, le 14 juin 1944 par une population enthousiaste. C’était la France même, la France métropolitaine, qui manifestait sa prise de position politique. Il en fut de même à Bayeux au milieu des ruines encore fumantes. Aux Etats-Unis, les photos du voyage triomphal du Général paraissaient dans toute la presse ; « Partout il a été accueilli avec des applaudissements, des larmes et des manifestations organisées à la hâte » annonçait le Newsweek du 26 juin 1944. Le Time, Newsweek, toute la presse annonçait son succès et faisait honte au Département d’Etat.
Tout avait failli être rompu lorsque le Général apprit, le 11 juin, avec indignation que la Maison Blanche faisait courir le bruit que c’était lui qui avait demandé à être invité, il déclara, furieux : « La façon tout à fait inexacte et tendancieuse dont le Président lui-même a présenté au public le projet de mon voyage à Washington, et les commentaires qu’on en a fait par les journaux américains procèdent de la même conception qu’il faut bien qualifier d’hégémonique. Ce qui me fut offert, on veut croire que je l’ai demandé ».  Les chancelleries durent préparer des textes délicats, contradictoires et vagues pour confirmer l’invitation. Enfin, dès son retour à Alger, et après consultation avec son cabinet et l’Assemblée, de Gaulle fixa la date de son voyage.
Le Général indiqua clairement qu’il acceptait l’invitation et qu’il venait aux Etats-Unis pour saluer le chef de la coalition des Peuples libres et rendre hommage au nom de la France, à l’effort de guerre de l’Amérique. Il ne venait rien demander, pas plus la reconnaissance que l’armement de ses troupes. Ces questions feraient l’objet de négociations entre les ministres et chefs de service compétents.
Pourquoi cette invitation insistante et inusuelle de la part de Roosevelt, qui n’avait pas désarmé à l’égard de De Gaulle ? On peut se le demander. N’y avait-il pas le désir de démontrer publiquement qu’il ne reconnaissait pas le Général comme chef d’Etat ? Et qu’il avait raison ? Ne voulait-il pas calmer le « nationalisme » de De Gaulle et avoir son adhésion pour ses plans grandioses d’après- guerre ?
Il ne fait pas de doute que l’ennemi du Général, Alexis Léger, ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, qui n’avait cessé d’influencer le Président dans les affaires françaises, insistait sur le fait que Roosevelt était « la seule garantie de la démocratie du peuple français. » Que la France n’avait confiance qu’en lui ? (5) Alexis Léger peu avant le débarquement avait écrit au Président et lui avait envoyé une longue note (6) précisant que le seul gouvernement à reconnaître serait celui qui aurait été élu selon la loi constitutionnelle « Tréveneuc ». Celle-ci précisait que dans de pareilles circonstances il était nécessaire de réunir les conseils généraux qui éliraient chacun deux délégués, que ceux-ci réunis en Assemblée nationale auraient la charge de préparer les élections générales. Alexis Léger accusait au surplus ouvertement de Gaulle de dictature dans toutes ses notes au Président.
Roosevelt était prévenu, aussi de Gaulle à son arrivée à Washington, le 6 juillet, fut reçu à l’aérodrome par les gloires des armées américaines : le général Marshall, l’amiral King, le général Arnold, le général Vandergrift, mais aucun membre du haut personnel politique, comme Cordell Hull, Secrétaire d’Etat, Sumner Welles, sous-secrétaire d’Etat n’était présent… Roosevelt l’informait dès son arrivée qu’il n’était pas reçu comme un chef d’Etat, mais comme un militaire distingué. De Gaulle fut aussitôt conduit à la Maison Blanche où l’attendait le Président, souriant, déjà visiblement malade, entouré de Cordell Hull, de l’amiral Leahy, ancien ambassadeur des Etats-Unis à Vichy, Connally et Sol Blum, Président des commissions des Affaires étrangères au Sénat et à la Chambre respectivement.

La réception fut cordiale et le lendemain, 7 juillet, le Président donna un grand déjeuner à la Maison Blanche et fit un émouvant et chaleureux discours : « Je crois… il y a quelque chose concernant la France, qui n’existe nulle part au monde… c’est l’esprit de la civilisation qui est chère non seulement à nous, mais au monde entier… Puis s’adressant au Général : Il n’y a pas de grand problème entre Français et Américains ou entre le général de Gaulle et moi-même. Tout se règle très bien sans exception, sans exception… Nous sommes en complet accord… Je propose un toast au général de Gaulle, notre ami. » Le lendemain, les deux chefs d’Etat parlèrent très librement des relations franco-américaines et évoquèrent les plans pour l’Europe et le monde d’après-guerre.

(5) Voir Saint-John Perse Œuvres complètes,Paris, Gallimard, 1982, p.633
(6) Archives nationales américaines. Département d’Etat. Déclassifiées BO 12536, Sec NN,DD 730032, du 8/11

Dans le second tome de ses Mémoires de guerre, le général de Gaulle décrit longuement le contenu de leurs conversations, qui sont d’une importance majeure pour ceux qui veulent comprendre la politique mondiale de Roosevelt. Le Général écouta avec intérêt et avec inquiétude les projets d’après-guerre, il tâcha de mettre le Président en garde contre sa conception d’un univers contrôlé seulement par quatre gendarmes : les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’URSS et la Chine. Les autres pratiquement mis en tutelle. Roosevelt pensait que les Etats-Unis, les plus puissants des quatre, allaient jouer un rôle d’arbitre mondial prépondérant. De Gaulle, avec une prescience extraordinaire fit remarquer : « En tenant l’Europe de l’Ouest comme secondaire, Roosevelt ne va-t-il pas renier la cause qu’il entend défendre, celle de la civilisation ? En renforçant les Soviets, il risque de sacrifier les Polonais, les Tchèques et les Baltes. Peut-il être assuré de la stabilité de la Chine, qui est actuellement son alliée ? » Les réserves et remarques du Général allaient toutes se réaliser au cours du demi-siècle suivant. Après avoir examiné la nécessité de donner à l’Europe la place qui lui revient, le Général plaida en faveur de la France, qui à présent participait aux combats et qui contribuerait à la victoire. La France, ne devrait-elle pas reprendre sa place et retrouver son prestige d’autrefois, si nécessaire à l’équilibre de l’Europe ? Il semble que Roosevelt, à moitié convaincu, ait pensé à reconnaître à la France un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies qu’il projetait d’organiser.
Roosevelt de toute évidence voulait que de Gaulle accepte ses plans d’après-guerre où la France et l’Europe de l’Ouest seraient placées sous l’autorité américaine. Le nationalisme de De Gaulle et des Français libres le gênait.
Il est curieux de noter que les conversations qui ont duré deux jours et demi, n’ont laissé aucune trace, ni dans les archives du Département d’Etat, ni dans les notes de la secrétaire privée de Roosevelt. On peut s’en demander la raison. Seul les Mémoires du Général nous rapportent leur contenu qui est d’ailleurs confirmé par les Mémoires de Rosenman, le conseiller juridique du Président.
En tout cas, l’épouse du Président, Eleanor Roosevelt, qui l’avait vu immédiatement après la visite lui demanda ce qu’il en pensait. Le Président répondit : « Le général de Gaulle est un soldat, un patriote, … dévoué à son pays, mais d’autre part c’est un politicien, je crois qu’il y a en lui ce qu’il faut pour en faire un dictateur (7).»
Le 7 juillet, après le déjeuner du Président avec le Général, Eleanor Roosevelt s’était demandé si cette visite avait changé ses sentiments mais qu’elle n’avait « perçu aucune différence dans l’attitude de Franklin ».
D’ailleurs Roosevelt avait conclu « que de Gaulle était perdant politiquement».
Si de Gaulle avait des illusions sur les sentiments véritables du Président, il eut connaissance peu après d’une lettre que celui-ci avait écrite à un membre du Congrès au sujet d’une obscure tractation américaine avec la Compagnie générale transatlantique « qu’il fasse attention que le Général ne l’apprenne pas, car s’il était au courant, il liquiderait le directeur de cette compagnie » et il termine, « De Gaulle et moi avons examiné en gros les sujets d’actualité, nous avons causé d’une manière approfondie de l’avenir de la France… Quand il s’agit de l’avenir de la France il est tout à fait traitable lorsque la France est traitée sur une base mondiale. Il est très susceptible en ce qui concerne l’honneur de la France. Mais je pense qu’il est essentiellement égoïste».
La conférence de presse de Roosevelt qui se tint le 11 juillet donna la preuve que celui-ci était resté sur ses anciennes positions : « En attendant que le peuple français ait choisi son gouvernement, il acceptait le Comité comme l’autorité de facto pour l’administration civile de la France. » Il précisait que « le Comité n’était pas considéré comme le Gouvernement provisoire de la France. »
Une autre conférence de presse, donnée par le Général à l’ambassade de France, attira une foule considérable et eut un très grand succès. Sa conférence fut interrompue par de nombreux applaudissements et attira l’attention de l’opinion publique sur la situation anormale dans laquelle se trouvait un allié des premiers jours.
La visite du Général à New York provoqua un enthousiasme indescriptible. Le maire La Guardia qui était un gaulliste des premiers jours, lui réserva un accueil triomphal.

(7) The Autobiography of Eleanor Roosevelt, Harper Row, New York, 1978, p. 248

La presse d’ailleurs se trouvait complètement en faveur du Général et demandait avec insistance pourquoi le Gouvernement provisoire de la République n’était pas reconnu comme tel.

Walter Lipmann avait fait paraître dans ce sens un très long article, fort remarqué, dans le New-York Herald Tribune du 28 juin 1944 : « La réalité de la Résistance française a été testée et prouvée… La Résistance française est entièrement derrière le général de Gaulle. » Et il ajoutait : « C’est un fait que le gouvernement civil des territoires français libérés est entre les mains des représentants du Comité d’Alger (CFLN)… » Il concluait : « Quel est le rocher sur lequel les relations anglo-franco-américaines doivent dorénavant être établies ? Ceci est le principe capital qui doit dicter chacun d’entre eux dans ses négociations avec les autres. Si nous avons la perspicacité de reconnaître ce principe et la sagesse d’y adhérer, aucun problème n’est insoluble, aucune dispute irréconciliable. »
Le 29 juillet, après le voyage du Général, Drew Middleton, dans le New-York Times, écrivait : « L’attitude envers le futur gouvernement de la France est en quelque sorte étonnante. La plupart des Français dans cette région attendent que le Comité français de la Libération nationale soit reconnu comme le gouvernement pro-tem (provisoire) de la France. Ils sont surpris d’entendre qu’il y ait quelque discussion sur ce point. »
Harold Calendar fit paraître des séries d’articles préconisant la reconnaissance, « sans délai ». Il mit en parallèle la position de la Grande-Bretagne et de l’URSS, qui étaient d’avis d’améliorer le statut du Comité et d’assouplir les réserves américaines. Il concluait : « Le gouvernement britannique a déjà pratiquement accordé une reconnaissance à cent pour cent du Comité français de Libération nationale (8).» Il écrivit encore quelques jours plus tard : « La raison pour laquelle une reconnaissance formelle du Comité n’a pas été faite est que le gouvernement américain a refusé de se joindre à la Grande-Bretagne et à l’URSS en accordant la reconnaissance au Comité… Le Département d’Etat n’est pas particulièrement responsable (de cette situation). Le président Roosevelt est le facteur majeur dans la politique franco-américaine. » Et il conclut : « Une chose est certaine : si le gouvernement américain poursuit la présente politique vis-à-vis des Français, il aliénera des amis qui ont été étonnamment patients et tolérants des gaffes américaines et elle aboutira à un résultat opposé au but américain (9). »
Geoffrey Parsons commenta de son côté : « Le délai continuel du Département d’Etat à reconnaître le Comité français de Libération nationale cause embarras et irritation parmi les alliés des Etats-Unis. Les gouvernements britannique et soviétique nous ont clairement communiqué leur désir en faveur d’une reconnaissance immédiate… »
On disait à Washington « qu’une partie des hésitations ultimes du Président était l’œuvre d’Alexis Léger. Les fleurs de sa dialectique sont venimeuses et il fait campagne contre la reconnaissance (10).»
Finalement, grâce à la pression du général Marshall, d’Eisenhower et du général William J. Donovan, chef des services secrets (OSS), le Président dut céder encore une fois et reconnaître, avec restrictions il est vrai, le Comité français de Libération nationale : « Le gouvernement des Etats-Unis est favorable à l’établissement du CFLN… Nous avons l’espoir que le Comité fonctionnera selon le principe de la responsabilité collective de tous ses membres pour la poursuite de la guerre. En vue de l’importance majeure de l’effort commun pour la guerre les relations avec le CFLN doivent continuer à être sujettes aux nécessités militaires des commandants alliés. »
C’était reconnaître de facto l’autorité du CFLN en matière d’organisation civile avec comme limite celle décidée par les autorités militaires américaines ou anglaises.
Les Soviétiques et les Anglais avaient reconnu sans restriction. Telle qu’elle était cependant, elle permettait au général de Gaulle de commencer à procéder à la réorganisation du pays dévasté et divisé.
Cette reconnaissance d’ailleurs fut l’objet d’une remise de lettre officielle du général Eisenhower au général Koenig, le lendemain de la réception triomphale de De Gaulle à Paris, le 25 août 1944.
De Gaulle qui réussit à contrôler les différents groupes de résistants, apporta une aide considérable aux alliés en rétablissant un pays calme et assurant sa coopération à l’arrière des armées américaines et anglaises. Il procéda aussitôt au ravitaillement du pays, à la réorganisation de l’armée et à l’armement de nouvelles divisions qui allaient se battre en Allemagne et en Autriche aux côtés des alliés.
Quant à la reconnaissance complète de jure suivant celle de facto, Roosevelt la remettait à plus tard ; il attendait que surgisse le leader, qu’il disait connaître et qui rallierait tous les Français. Roosevelt était prêt à résister à toute pression supplémentaire lorsqu’un événement en politique extérieure allait lui forcer la main. En effet, depuis plus d’un mois il insistait auprès des Anglais et des Soviétiques pour qu’ils reconnaissent ensemble le Gouvernement provisoire italien. Or, Churchill et Staline se refusaient à reconnaître le gouvernement d’un pays qui fut leur ennemi avant le gouvernement allié qui se battait à leur côté depuis le début de la guerre. Soudainement Roosevelt, furieux, décida le 23 octobre 1944 au matin de reconnaître sans délai le Comité comme gouvernement. Churchill qui était à Moscou lorsqu’il reçut la nouvelle était furibond de cette décision soudaine et câbla « nous prendrons une décision identique simultanément. » Les Soviétiques étaient indignés alors qu’ils avaient recommandé comme les Anglais depuis longtemps la reconnaissance du Comité français de Libération nationale et l’avait retardée pour satisfaire l’insistance américaine. C’est ainsi qu’à 5 heures de l’après-midi, le 23 octobre, les représentants diplomatiques de la Grande-Bretagne et de l’URSS se rendirent au Quai d’Orsay et annoncèrent ensemble à Georges Bidault la reconnaissance du Gouvernement provisoire de la République.

(8) New York Herald Tribune, 11 juillet 1944
(9) New York Herald Tribune 16 juillet 1944
(10) Hervé Alphand L’étonnement d’être p. 174

Quelques jours après, de Gaulle, au cours d’une conférence de presse, le 25 octobre, répondit à un journaliste :
« Je puis vous dire que le gouvernement est satisfait qu’on veuille bien l’appeler par son nom. »
La France reprenait enfin sa position diplomatique parmi ses alliés. Son gouvernement enfin était considéré comme légitime par tous.
Dans son rôle de chef de l’Etat, le Général adressa une invitation à Churchill et à Eden de venir à Paris. Il invita également le président Roosevelt et Cordell Hull à se rendre en visite officielle à Paris. Les premiers acceptèrent l’invitation mais Roosevelt et son secrétaire d’Etat refusèrent.
De Gaulle en conclut que la vieille hostilité personnelle du Président américain était irréductible. En réalité, il s’agissait d’un conflit plus important concernant l’organisation du monde après-guerre. Le Général devait d’ailleurs apprendre peu après, « sans qu’aucune communication diplomatique ne lui fut faite qu’une nouvelle conférence aurait lieu à Yalta (URSS) et réunirait Roosevelt, Staline et Churchill». Cette conférence, la plus importante de la fin de la guerre, allait régler le statut de l’Italie, établir une politique commune concernant l’Europe centrale et les Balkans, la sécurité internationale et l’organisation des Nations Unies. De Gaulle était indigné « Qu’on s’abstint de nous inviter me désobligeait sans nul doute, mais ne m’étonnait aucunement».
La France avait été écartée sur l’insistance personnelle de Roosevelt, que Staline d’ailleurs approuva. Les Français avec leur conception de souveraineté nationale et leur tendance à l’indépendance ne pouvaient qu’être gênants dans le partage du monde par trois puissances. Churchill protesta sans résultat. Il défendit la position de la France en son absence et obtint des concessions l’intéressant tels que la zone d’occupation de l’Allemagne, son rôle aux futures Nations Unies par exemple.
Roosevelt se rendit de toute évidence compte de son incorrection à l’égard de la France et décida d’envoyer à Paris son confident et ami Harry Hopkins, pour détendre l’atmosphère et se fit remettre à sa place par le Général. Jefferson Caffery, ambassadeur américain à Paris, remit au Général le 12 février une note invitant la France à se joindre aux trois grands dans la Commission de contrôle de l’Allemagne, la seconde offrant à la France, quoique n’ayant pas participé à Yalta, à souscrire à la déclaration relative à l’Europe libérée et enfin la troisième note concernait l’offre à la France d’être une des puissances invitantes à la conférence de San-Francisco, pour l’établissement des Nations Unies. De Gaulle rejeta cette dernière offre. L’après-midi du même jour, Jefferson Caffery retourna auprès de De Gaulle pour lui remettre un message personnel de Roosevelt exprimant son désir de le rencontrer à son retour de Yalta, à Alger, et lui demandant la date qui lui conviendrait. « J’ai anticipé avec la plus vive impatience le plaisir de sa rencontre à Alger d’ici quatre ou cinq jours. C’est avec infiniment de regret que je dois lui faire savoir l’impossibilité d’accepter sa très aimable invitation à visiter Paris en ce moment. J’ose penser qu’Alger ne sera pas désagréable comme proposition».
De Gaulle était indigné, Roosevelt avait refusé son invitation après la Libération, il l’avait exclu de Yalta, et en tout cas c’était à lui et non plus à Roosevelt que revenait la proposition d’une invitation. Il refusa net.
Roosevelt fut profondément vexé. Il était indigné qu’un pays qu’il avait libéré s’opposât à ses projets. A son retour à Washington il fit au Congrès un rapport sur les résultats de la conférence de Yalta le 3 mars et fit allusion à une prima donna à qui son caprice de vedette avait fait manquer un rendez-vous utile…
Les relations entre les deux hommes d’Etat n’avaient pas changé. Inutile d’ajouter que les relations entre la France et les Etats-Unis s’en ressentirent longtemps. Peu de temps après Roosevelt décédait, le 12 avril.

Il est surprenant que si peu de Français se soient penchés sur les conversations du général de Gaulle avec le président Roosevelt à Washington les 7 et 8 juillet 1944.
Il s’agissait en l’occurrence de la présentation par le Président d’une vaste politique mondiale, pratiquement imposée par la puissance victorieuse. En fait, des études très nombreuses par le Département d’Etat, la Brookins Institution et Harvard University avaient formé la base de nombreuses études préliminaires ayant servi à la doctrine rooseveltienne.
La conception essentielle de la pensée de Roosevelt était le maintien d’une paix perpétuelle sur l’ensemble du domaine qu’il s’était réservé : l’Europe de l’Ouest, l’Afrique et bien entendu l’Amérique du Sud. L’isolationnisme américain avait diminué, les grands producteurs agricoles et la gigantesque industrie gonflée par la guerre étaient résolument tournés vers les marchés extérieurs. De là, l’idée de réduire les aspirations nationales au prix d’une paix avec expansion économique. Pour y parvenir il était nécessaire de diviser le monde en trois parties (le rôle de la Grande-Bretagne n’était pas précisé). Roosevelt réservait la part du lion aux Etats-Unis et offrait à ses grands alliés le reste de la planète : à la Russie soviétique de Staline, l’Europe de l’Ouest et les Balkans, à la Chine de Chang Kaï-chek l’Asie. Chacun des supergrands, les gendarmes du monde, devait avoir un droit d’intervention permanent et le pouvoir de maintenir la paix dans sa zone d’influence, par la force si nécessaire.

Il est évident que dans ce contexte de Gaulle, s’opposant à ces projets et réveillant les nationalismes, était un obstacle à la conception mondialiste de Roosevelt. De Gaulle rejetait ce qu’il qualifiait « d’hégémonie rooseveltienne ». De son côté, le Président ne pouvait accepter les principes « du nationalisme gaullien ».

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