Excédents records : le très vilain petit secret que cachait le commerce extérieur allemand

L’office fédéral allemand des statistiques a annoncé lundi 9 février que les excédents commerciaux Outre-Rhin avaient dépassé les 200 milliards d’euros en 2014. Si les admirateurs récurrents du modèle allemand s’en servent pour confirmer leurs hypothèses, cette « performance » illustre surtout les résultats d’une politique économique agressive envers ses partenaires européens.

Le beurre des autres

Publié le 10 Février 2015
Excédents records : le très vilain petit secret que cachait le commerce extérieur allemand

L’Allemagne peut-elle vraiment se réjouir de ces bons chiffres ? Crédit REUTERS/Tobias Schwarz

Bien que ce montant -217 milliards d’euros- soit dépourvu de toute réalité quotidienne, sa signification apporte une grande fierté à l’Allemagne et à ses admirateurs. Il s’agit du montant de l’excédent commercial de biens allemands, qui atteint, pour cette année 2014, un nouveau record. L’équivalent du PIB de la Grèce ou encore du Portugal.

Bien évidemment, ce type de publication engendre toute une série de réactions admiratives et envieuses, face à « l’insolente réussite allemande ».

Le modèle allemand, c’est « trop bien », c’est du solide. Par contre, le fait objectif que ce surplus commercial soit à l’origine de déséquilibres gigantesques au sein de la zone euro et qu’il soit une cause majeure de la crise actuelle ne pèse pas bien lourd face à l’émerveillement collectif.

Pourtant, en mars 2014, même la Commission européenne avouait se préoccuper du problème posé par les excédents allemands :

« L’Allemagne connaît des déséquilibres macroéconomique qui exigent un suivi et une action politique. En particulier, le compte courant a constamment enregistré un excédent très élevé, ce qui reflète une forte compétitivité et une grande quantité d’épargne investie à l’étranger. C’est aussi un signe que la croissance domestique est restée faible et que les ressources économiques n’ont pas été allouées de façon efficiente. »

De quoi s’agit-il ? Un excédent de compte courant correspond à une différence favorable entre les exportations et les importations. Le pays exporte plus qu’il n’importe, sa balance est donc positive. Mais il ne s’agit pas là de l’explication la plus satisfaisante. Car un tel excédent a également une autre signification : La consommation allemande est tout simplement insuffisante pour absorber sa production totale. Si le pays produit beaucoup et consomme peu, un déséquilibre apparaît et il est alors nécessaire d’exporter le surplus en question.

Toute la question repose alors sur la méthode employée pour parvenir à ce résultat record de 217 milliards d’euros. Au cours des années 90, l’Allemagne post-réunification souffre d’un chômage élevé et d’une faible compétitivité. Afin de remédier à cette situation, et de façon concomitante à l’arrivée de l’euro, le pays va mettre en place une stratégie de contrainte salariale. Les salaires sont bloqués.

Dans une ambiance européenne de croissance soutenue, l’Allemagne va alors bénéficier de la forte demande de ses partenaires européens. A l’inverse, la demande intérieure allemande pantoufle sagement en raison de la stagnation des salaires. Le déséquilibre recherché commence à produire ses effets. Ainsi, les exportations vont progresser d’autant plus que les salaires seront stables, et ce, en surfant sur la croissance européenne, notamment des pays périphériques. Pour être clair, l’Allemagne va « importer » la demande des autres pays, ce qui revient à dire que le pays exporte son chômage chez ses partenaires. Bien entendu, il ne s’agit pas d’une stratégie coopérative mais bien d’une pure agression économique. Mais à cette époque, au sein de la zone euro, c’est le sacre du « vivre ensemble ».

Car si une telle stratégie peut être tolérée dans une union afin de permettre à un pays de se redresser, certaines limites doivent être respectées. Mais ces limites ont été explosées depuis longtemps par l’Allemagne. Jusqu’à en arriver à cet excédent commercial de 217 milliards d’euros.

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Un excédent qui ne se justifie aucunement par une quelconque « supériorité » du travail allemand. En effet, si le pays avait réussi à se redresser grâce à des efforts en termes d’investissement, de recherche et développement, d’infrastructures modernes, d’éducation, bref, en une amélioration de la productivité, cela se verrait dans les chiffres.

Au lieu de cela, les gains de productivité allemands sont restés faibles (inférieurs à ceux de l’Espagne et identiques à ceux de la Grèce entre 1998 et 2014). Les dépenses d’investissement « productifs » (machines et équipement) n’ont progressé que de 2.99% en termes nominaux au cours des 15 dernières années. Une misère. La part globale de l’investissement est passée de 23% en l’an 2000 à moins de 20% en 2014. Les dépenses d’infrastructure ont suivi le même chemin. Non. La conquête allemande ne s’est pas faite en améliorant la productivité.

Seulement en baissant le part des salaires. Ce n’était pas la peine de faire compliqué.

Mais cela a rendu les entreprises locales hyper compétitives. Bêtement et naïvement, les entreprises des autres pays européens ont continué de partager la valeur ajoutée avec leurs salariés, ce qui a provoqué leur perte. Le partage des richesses est décidemment une notion « has been ».

Entre 2000 et 2014, la part des profits des entreprises allemandes dans la valeur ajoutée a ainsi progressé de 60% alors que la part des salaires ne progressait que de 30%. Du simple au double. Sans hausse de salaires, les consommateurs allemands se retrouvent bridés dans leurs achats, ils subissent une situation de sous-consommation par rapport à la production.

Mécaniquement, cette faible consommation va générer une hausse de l’épargne. Non pas une hausse de l’épargne des ménages allemand, mais des entreprises qui se retrouvent gavées de cash. Et l’ironie de ce mécanisme est que, comme cela est précisé plus haut, les entreprises allemandes ne vont pas profiter de cette situation favorable pour investir dans leur pays. A quoi bon investir dans un pays qui ne consomme pas ? Pas de dépenses dans les salaires, pas de dépenses dans l’investissement. Entre 2000 et 2008 les entreprises allemandes vont alors choisir de financer les déficits des pays périphériques de la zone euro. Avec un succès très relatif.

Mais depuis 2008, les pays périphériques n’ont plus le droit de recourir aux déficits pour se protéger des excédents allemands et sont « invités » à redresser leurs comptes. Mais aussi longtemps que les excédents allemands existent, la seule solution pour absorber de tels excédents est d’accepter une forte hausse du chômage. Afin de rétablir l’équilibre.

Evidemment, ces « autres » pays européens pourraient être tentés de continuer à faire la même chose pour rattraper leur retard. Le problème, c’est que cela n’est pas possible aussi longtemps que l’Allemagne continue dans la même voie. Car si tout le monde compte sur le voisin pour acheter sa production, il arrive un moment où il n’y a plus de voisin. L’Allemagne agit encore aujourd’hui comme si elle était le malade de l’Europe, alors qu’elle est en situation de plein emploi. La zone euro n’est plus une zone de coopération, elle est une zone de compétition dure ou le plus fort ne cesse d’appuyer sur son avantage.

A l’inverse, les vrais malades ne peuvent pas compter sur un juste retour des choses. Pour les entreprises allemandes, en Europe, c’est chacun mon tour. Tant pis pour les salariés allemands, et tant pis pour les autres. Ces 217 milliards d’excédents ne sont rien d’autre qu’une preuve flagrante du dysfonctionnement européen.

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