La bulle financière chinoise explose

|  PAR MARTINE ORANGE

http://www.mediapart.fr/journal/economie/090715/la-bulle-financiere-chinoise-explose

La folie boursière qui avait saisi les Chinois ces derniers mois se termine dans le drame. Cette bulle boursière n’est que l’ultime manifestation de l’immense bulle de crédit, soutenue par la finance de l’ombre. Le gouvernement communiste est sous tension.

Pendant que l’attention est monopolisée par la Grèce et l’Europe, un autre événement, tout aussi lourd de conséquences, se passe en Chine et est en train de contaminer l’Asie : un krach boursier gigantesque. Depuis plus d’un mois, le gouvernement chinois essaie par tous les moyens d’enrayer la chute des marchés. En vain. Mercredi 8 juillet, la chute a été de plus de 8 % dans les premières minutes à l’ouverture de la Bourse à Shanghai. La cotation de plus de 1 400 sociétés, soit environ la moitié des sociétés enregistrées sur le marché, a été suspendue, dans l’espoir de limiter l’effondrement.

© Reuters

Les autorités boursières ont expliqué que le marché boursier était saisi par des mouvements irrationnels de vente. Dans la foulée, une série de nouvelles contraintes ont été posées : les actionnaires détenteurs de plus de 5 % du capital n’ont pas le droit de vendre de titres pendant six mois. « Toute infraction sera sévèrement punie », ont prévenu les autorités. De son côté, la banque de Chine a accordé de nouvelles facilités de crédit aux courtiers et aux banques, afin de leur permettre d’assurer la liquidité et la tenue du marché. Tous les moyens sont bons pour tenter d’endiguer la panique. Selon un journaliste chinois cité par le Financial Times, le gouvernement a interdit aux journaux d’utiliser les expressions « catastrophe boursière » et « sauvetage du marché »dans leurs articles.

Mais ces précautions ne trompent personne : la bulle gigantesque qui s’est formée sur les marchés boursiers chinois ces derniers mois est en train d’exploser. Entre janvier et juin, l’indice de Shanghai a connu une hausse de 122 %.

© bloomberg

Rien ne justifiait une ascension aussi vertigineuse. Même si le gouvernement chinois tente encore de présenter des chiffres flatteurs, l’économie chinoise, très touchée par la crise européenne, est à la peine depuis de nombreux mois. À défaut de données officielles stables, un indice non truqué permet d’en prendre la mesure : le baltic dry index, qui donne le prix des transports par conteneur. Il est au plus bas depuis cinq ans. En avril, le gouvernement a avoué pour la première fois que les exportations avaient chuté de 15 % en un an, et les importations de 12 %. La croissance hors norme de l’économie chinoise semble appartenir au passé.

Malgré cela, l’exubérance s’est installée sur le marché. Une vraie folie même. À partir du début de l’année, des milliers de Chinois, totalement ignorants du fonctionnement de la bourse, se sont précipités pour acheter des actions. Les cybercafés ont été envahis par des apprentis boursicoteurs. Les plateformes boursières ont fleuri sur Internet. Des personnes se sont instituées gérants de fonds, tenant des conférences bondées pour expliquer les merveilles de la bourse. Et la bourse montait, montait. Plus elle montait, plus la folie gagnait. Tous se sont rêvés millionnaires.

Le Wall Street Journal a rapporté ainsi un témoignage d’une professeur d’art plastique. Celle-ci, a-t-elle expliqué, n’y connaissait rien au monde boursier. Mais elle a commencé à acheter sur les conseils de son coiffeur ! « Il m’a dit que c’était un marché haussier, que je devais y aller », dit-elle. Quand le coiffeur devient conseiller boursier, que les ménagères abandonnent le majong pour spéculer sur les actions, tous les signes d’un grave dérèglement sont présents. Ce n’est plus un marché, c’est le grand casino.

La bourse de Shanghai a atteint son plus haut le 12 juin. Depuis, les baisses s’enchaînent à coup de 3 %, 4 %, 5 % par séance. Des fortunes sont balayées en un clin d’œil. Ainsi, un des plus gros milliardaires chinois, Li Hejung, a perdu 60 % de sa richesse en vingt minutes après la chute des cours de sa société. Depuis, la société s’est totalement effondrée. Même les plus grosses sociétés, comme le groupe pétrolier CNOCC, sont prises dans la tourmente.

Les pertes sont à la dimension de la bulle : énormes. En à peine trois semaines, 3 000 milliards de dollars se sont évaporés. Mais de l’avis des analystes boursiers, la chute est loin d’être terminée. Le marché n’a perdu que la moitié de sa valeur par rapport au début de l’année. Surtout, les mécanismes qui ont nourri cette spéculation démentielle sont toujours à l’œuvre mais à la baisse, cette fois. Explications.

DETTE ET FINANCE DE L’OMBRE

La bulle qui s’est créée sur les marchés est la résultante de la gigantesque bulle de crédit qui s’est accumulée en Chine depuis des années. Alors qu’il avait déjà financé toute son expansion par la dette, le gouvernement a, après la crise financière, adopté une politique monétaire des plus accommodantes pour soutenir son économie. Il a mis l’équivalent de 12 % de son PIB  sur la table. Des centaines de milliards de dollars ont été distribués pour lancer de nouveaux investissements. Les crédits officiels sont passés de 9 000 milliards à 23 000 milliards de dollars pendant cette période. Résultat ? Le gouvernement chinois est endetté à hauteur de plus de 240 % de son PIB. Tous les gouvernements locaux et les entreprises publiques ont des bilans à peu près comparables.

Surtout, cet afflux de liquidités a fait émerger une activité bancaire et financière hors de tout cadre, hors de tout contrôle. Des fonds de toute nature se sont créés, pratiquant le crédit souterrain avec des effets de leviers gigantesques. Personne ne connaît aujourd’hui la taille ni la nature des engagements de ce shadow banking. Cette opacité effraie beaucoup de monde.

Ces fonds ont d’abord soutenu la bulle immobilière. À partir de 2011, les premières alertes sont venues. Des villes fantômes sont apparues dans tout le pays : les promoteurs immobiliers avaient fait des projets pharaoniques qui ne trouvaient pas acquéreurs (voir Chine : le rêve (ou cauchemar) urbain prend forme). Les entreprises, elles, se sont précipitées sur ces crédits, pratiqués à des taux parfois usuraires, pour investir sans regarder. En 2013, les premiers signes de craquements se sont manifestés (voir La grande peur des banques chinoises). Le gouvernement a tenté de juguler l’emballement : il a augmenté les taux, repris le contrôle des gouvernements locaux et poussé à la faillite certaines entreprises.

Les fonds souterrains se sont alors rabattus sur le marché boursier, encouragés par le gouvernement. Celui-ci a en effet lancé une grande campagne de privatisations et mises en bourse des sociétés endettées afin de les recapitaliser. Tout un système d’investissement boursier, financé à crédit, s’est mis en place. La bulle de crédit s’est transportée sur le marché boursier, toujours avec le même effet de levier.

Les courtiers officiels n’ont légalement pas le droit de prêter plus de deux fois la mise, et encore leurs clients doivent-ils disposer de comptes importants, liquidables à tout moment. Mais la finance, toujours débordante d’imagination, a su trouver les moyens pour contourner cette réglementation trop contraignante.

Petits actionnaires passant des ordres sur internetPetits actionnaires passant des ordres sur internet © Reuters

La banque de l’ombre, souvent aidée par les banques institutionnelles, a par exemple mis au point une sorte de structure ombrelle pour investir en bourse avec des effets de leviers importants. En résumé, des déposants achètent des parts de ces produits, présentés comme des placements sûrs avec des rendements garantis, de l’autre les fonds et des investisseurs plus aguerris apportent ou plus souvent empruntent l’autre part. Le tout est joué en bourse, en ajoutant une couche de crédit supplémentaire naturellement afin de démultiplier l’effet de levier. À la fin, les déposants sont censés empocher un revenu fixe de l’ordre de 6 %, tandis que les autres se repartissent tous les gains supplémentaires obtenus en bourse (voir ici la description de ce mécanisme). Des sites internet ont aussi fleuri, permettant à des apprentis boursiers d’ouvrir des comptes avec des mises minimales et de jouer 4 à 5 fois le montant, les sites leur fournissant le crédit. Beaucoup se sont précipités pour profiter de l’aubaine.

Tant que le marché montait, tout allait bien. Les sommes déposées étaient suffisantes pour couvrir les appels de marge. Mais aujourd’hui, tout s’inverse. Tandis que les actions diminuent, le crédit, lui, reste. Les appels de marge se multiplient et les petits déposants n’ont plus les ressources suffisantes pour y faire face. Chacun se précipite pour vendre, afin de préserver ce qui reste et de rembourser ce qui peut l’être.

La panique a ainsi gagné tous les aventuriers de la bourse qui avaient joué à crédit. Tout le monde veut vendre le plus vite possible, avant qu’il ne soit trop tard. Le mouvement est en train de gagner les autres places boursières asiatiques, car les investisseurs, faute de trouver l’argent nécessaire sur le marché chinois, bradent leurs titres sur les autres places boursières où ils avaient investi, dans l’espoir de sauver leur mise.

Pour tenter d’enrayer la panique, la banque de Chine a indiqué qu’elle fournirait toutes les liquidités nécessaires aux courtiers et aux intervenants réguliers sur le marché boursier. Mais il y a tous les autres. La banque de l’ombre, qui a cannibalisé le système financier chinois depuis des années, est peut-être en train de lui porter un coup fatal.

LES MATIÈRES PREMIÈRES, PREMIÈRES VICTIMES COLLATÉRALES

Dès les premiers signaux de baisse du marché boursier, les cours des matières premières ont chuté. Charbon, minerai de fer, cuivre, aluminium, nickel mais aussi porc ou soja, tout est à la baisse. Les cours sont au plus bas depuis la crise financière de 2008. « Les gens vont encore manger du porc. En quoi ce marché est-il concerné par la crise boursière ? », s’interrogeait Liang Ruian, gestionnaire à Shanghai, cité par Bloomberg.

Une partie de la réponse est que les marchés de matières premières vivent désormais dans le prolongement de l’économie chinoise. Soutenus par le boom chinois, ils ont connu des années d’or dans les années 2000. Les cours de minerais et des métaux ont alors enregistré des niveaux stratosphériques. La fièvre s’est calmée à partir de la crise financière de 2008, d’autant que les entreprises chinoises ont surinvesti et ont créé des capacités excédentaires. De nombreux marchés, comme l’aluminium, l’acier, le charbon, sont aujourd’hui en surproduction, affectant durablement les cours.

Mais le monde des matières premières est aussi devenu un des terrains de jeu favori des investisseurs chinois et de la banque de l’ombre. C’est particulièrement vrai pour le cuivre, transformé en actif privilégié de la spéculation. Depuis des années, le cuivre, qui a connu une envolée spectaculaire dans les années 2000, sert de garantie dans les opérations de crédit et de financement particulièrement pour la finance parallèle. Les entreprises, cherchant des prêts, mettent en nantissement leurs stocks de cuivre. Mais  ces garanties passent de main en main. Les tonnes stockées dans les entrepôts sont  parfois gagées trois ou quatre fois. Le même actif sert ainsi de caution à plusieurs opérations financières différentes, alimentant un peu plus la bulle de crédit.

Un incident est intervenu à l’été 2013. Une banque américaine a voulu vérifier sur place la réalité des cautions qui lui avaient été données. Surprise ! Lors de la visite des entrepôts, le tiers des stocks de cuivre donnés en gage manquait. C’était un secret de polichinelle. Le gouvernement chinois est parfaitement au courant. Mais désireux de maintenir coûte que coûte l’illusion de la croissance économique, quitte à truquer toutes les statistiques, il trouve plus simple de fermer les yeux.

Aujourd’hui, alors que la bulle explose, ces actifs qui ont servi de gages à la spéculation sont les premiers touchés. « Les gens vendent tout pour avoir du cash dans les mains. Certains ont besoin de couvrir leurs appels de marge en bourse, d’autres redoutent que l’économie chinoise soit touchée par la crise », explique un trader chinois travaillant à Pékin, cité encore une fois par Bloomberg.

JUSQU’OÙ PEUT ALLER LA CRISE ?

Si, comme tout le laisse à penser aujourd’hui, l’explosion de la bulle boursière chinoise est l’ultime manifestation de l’immense bulle de crédit qui a accompagné le boom chinois, les conséquences sur l’économie chinoise risquent d’être très profondes. D’autant que les instruments monétaires utilisés traditionnellement dans ces circonstances peuvent être plus néfastes que bénéfiques. Desserrer le crédit, apporter des liquidités supplémentaires dans un système déjà gorgé d’argent, de fausses créances, pipé par un système bancaire parallèle a toutes les chances d’aggraver le mal.

Les analystes bancaires peinent encore à imaginer la suite, mais tous s’accordent au moins sur un point : le système bancaire chinois, en très mauvais état, risque d’être la première victime de l’explosion de la bulle. Les banques institutionnelles et la finance de l’ombre ont été le moteur de cette folie boursière financée à crédit. Quand la marée va se retirer, elles vont se retrouver à des millions de crédits, contractés à tous les niveaux, gagés sur des actifs qui n’ont plus aucune valeur et des débiteurs dans l’incapacité de les honorer. « Les pertes pourraient se chiffrer en milliards de milliards », prévient Bank of America (lire ici).

La suite est malheureusement connue. Un système bancaire criblé de dettes, à terre, finit toujours par faire payer ses erreurs à l’ensemble des acteurs économiques. La menace est d’autant plus grande qu’elle risque de mettre à nu une réalité économique, bien différente de l’image qu’a voulu en donner le gouvernement chinois.

L’inquiétude a donc saisi le gouvernement, les intervenants des marchés, les observateurs. Elle est d’autant plus grande que l’opacité qui règne dans le monde financier chinois ne permet pas de mesurer l’ampleur des engagements, l’intrication entre les différents acteurs, les mécanismes de transmission. Un paysage qui ressemble étrangement à celui de la crise des subprime en 2007. Certains redoutent que le gouffre financier sous les pieds de la Chine soit le reflet inversé de son boom précédent. Quoi qu’il en soit, il n’y a que les optimistes béats qui peuvent soutenir que ce qui advient aujourd’hui en Chine sera sans répercussion sur l’économie mondiale.

LE GOUVERNEMENT CHINOIS SOUS TENSION

« Le but ultime de la sécurité chinoise est weiwen, ou le maintien de la stabilité, ce qui est une autre façon de dire « le maintien de la loi du parti » » est-il rappelé dans un article du Wall Street Journal. L’explosion de la bulle boursière représente de fait une menace réelle pour le gouvernement communiste chinois. Pas seulement parce qu’elle risque de ruiner des millions de Chinois de la classe moyenne qui ont voulu jouer aux apprentis boursicoteurs. Mais parce qu’elle ébranle la ligne politique choisie depuis le début des années 1990, le pacte politique passé avec la majorité des Chinois : la prospérité et l’ordre social en échange d’un renoncement à la démocratie.

Calendrier des mesures prises par le gouvernement chinoisCalendrier des mesures prises par le gouvernement chinois © Morgan Stanley/ Zero hedge

Le gouvernement, qui a laissé prospérer la bulle de crédit et la banque de l’ombre pendant des années, n’a pas pris la mesure des dangers. Comme il n’a pas compris le péril que représentait la folie boursière de ces derniers mois. Il suffit de voir l’accélération des mesures prises ces deux dernières semaines. La panique semble s’être installée au sommet de l’État. Pas un jour sans une ou deux voire trois dispositions pour tenter d’enrayer la chute. Jusque-là tout a été sans effet.

Il ne reste que peu de moyens à portée du parti communiste chinois. La manipulation d’abord. Elle a déjà commencé. Les banques, les fonds de pension d’État, tous les organismes publics ont été priés d’acheter massivement des actions pour soutenir les cours. Même la banque centrale s’y est mise. La coercition ensuite. L’interdiction faite aux actionnaires de vendre leurs titres pendant six mois est la mesure la plus douce qui va dans ce sens. D’autres, beaucoup plus terribles, pourraient advenir, si les Chinois, ruinés, commencent à protester. Mais jusqu’à quand le régime pourra-t-il maintenir un système à bout de souffle, qui vit depuis des années sur la répression démocratique, l’opacité et les faux semblants ?

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