Toujours indispensable: Les Petits Soldats du journalisme de François Ruffin

Pour paraphraser Jacques Séguéla, on pourrait écrire: 

« Ne dites pas à ma mère que je suis journaliste, elle me croit pianiste dans un bordel »

Un livre et un article ancien mais toujours autant d’actualité sur l’excellent livre de François Ruffin qui a, au final, réussi l’exploit de créer et animer son propre journal: http://www.fakirpresse.info/


Les Petits Soldats du journalisme de François Ruffin (présentation par l’auteur)

http://www.acrimed.org/article935.html

par François Ruffin, le 15 mars 2003

Les Nouveaux Chiens de garde, de Serge Halimi, s’attaquaient aux gradés des médias. Voici venu le tour de la piétaille : Les Petits Soldats du journalisme [*] , ces défenseurs malgré eux de l’ordre médiatique, entraînés par le Centre de formation des journalistes. Un réfractaire raconte.

J’appartenais à une unité d’élite : le Centre de formation des journalistes (CFJ). Cette brigade produit des généraux trois étoiles : PPDA, David Pujadas, Laurent Joffrin, Pierre Lescure. Elle fournit surtout, chaque année, la chair à papier qui renforcera les garnisons de France 2, du Parisien, de l’AFP, du Monde

Les sergents formateurs – des mercenaires de LCI, de France Info, du Nouvel Observateur – dressent le troufion à coups de « On s’en fout du fond », « Tant pis si c’est de la merde », « On vend du papier comme on vend des poireaux », « Imaginez un magazine en fonction du marché publicitaire ».

A leurs côtés, j’ai connu la marche peu triomphale d’un fantassin de l’information. J’ai acquis les réflexes de survie, pour intégrer les médias et gagner ses galons : recopier l’AFP, produire vite et mal, imiter les concurrents, critiquer les livres sans les lire, ne surtout plus penser, trembler devant sa hiérarchie.

Une vie de caserne trépidante, où se découvre ce journalisme insipide, aéfepéisé, routinisé, markétisé, sans risque et sans révolte, dépourvu de toute espérance, qui étouffe les rédactions de sa pesanteur.

Extrait : un reportage ordinaire

Je le redoutais : en radio, on allait me coller aux grèves de métro. Pour échapper à ce pensum, je m’étais concocté un sujet de rechange : le nucléaire. « Vendant » cette idée, je la raccroche tant bien que mal à l’actualité : dans trois jours doivent défiler des manifs, à Paris, Lille, Lyon, Rennes, Marseille, Bordeaux. « C’est trop tôt par rapport à l’actu, tranche l’intervenant (de France Info). De toute façon, les grèves, tous les autres vont en parler. On ne peut pas faire l’impasse dessus, l’AFP sort déjà des « urgents ».
- Mais ça ne m’intéresse pas.
- Y aura plein de choses qui ne te plairont pas dans la vie. Tu dois d’abord penser à tes auditeurs, et ils attendent ça. »

Une autre enseignante, de France Culture, me présente aussitôt l’angle : « J’ai lu un édito de Bruno Frappat, ce matin, dans La Croix. Regarde, c’est vraiment incendiaire… Est-ce que c’est le bon moment pour une grève, alors que les gens se sentent menacés ? Les syndicats sont complètement irresponsables… Une grève des transports en pleine crise internationale, avec l’anthrax, Ben Laden, les alertes à la bombe. Donc, c’est un peu ça qu’on devrait retrouver dans ton reportage. Et place aussi un micro d’ambiance pour les colis suspects. » Il est 10 h 15. « Retour obligatoire avant 11 h 30. »

A la gare du Nord (où rien, m’avait-on dit, ne circulait), des trains partent chaque demi-heure pour la banlieue. J’interroge Aziz, déjà installé sur une banquette : son impression, « c’est que les grèves ne sont jamais suivies à 100 %. » Même réaction d’Hélène, au départ pour Mitry Claye. Je tâte le terrain côté anthrax et attentats : mes deux interlocuteurs ricanent doucement…

Ce n’est qu’aux Halles que je rencontrerai des travailleurs vraiment embêtés par la grève. Un caméraman et un journaliste de France 3 Ile de France, qui ne trouvent personne à sonder. « Merde, merde, faut qu’on se presse… » Ils se précipitent sur les quais : les voyageurs n’attendent que depuis 5 minutes… « On n’a rien, rien. On peut pas ramener ça. »

Moi, je ramène ça. Ce rien. Je détaille le contenu de mes « sonores » à l’intervenante, qui en déduit : « Donc, ton angle, ça va être que dans les circonstances dramatiques que nous vivons, la RATP s’est arrangée pour alléger les menaces qui pèsent sur les passagers. Pour qu’on puisse garder la tête hors des flots. Reprends aussi les dépêches AFP sur tous les débrayages ». Insubordination, discrète : je monte plutôt ma bande sur le mode « trafic perturbé » et « désagréments mineurs ». Un résultat jugé « plat », à juste titre : « Quand même, quand même, tu aurais pu faire un effort… je viens d’écouter LCI, eh bien y avait des gens qui se plaignaient. Qui se sentaient pris en otage ». Une autre prof, de France Info, conseillera à un camarade : « Tu aurais dû dire à tes voyageurs : « Bon, maintenant on le refait, mais vous êtes en colère » ».

Côté technique, ou intellectuel, ce reportage ne m’a rien appris. Pas plus que des dizaines d’autres. Mais il s’agit moins d’apprendre que d’accepter. Accepter un mode de production routinier. Accepter de produire des reportages ridicules, qui « ne nous intéressent pas », sous prétexte de « devoir professionnel ». Accepter le dégoût de soi, de son travail, pour lequel on éprouve plus de honte que de fierté.

François Ruffin

http://lmsi.net/Les-petits-soldats-du-journalisme

les petits soldats du journalisme

Une (vraie) enquête de François Ruffin, aux éditions Les Arènes

par Java – 5 mars 2003

« L’actualité, c’est l’actualité. Le journalisme, c’est le journalisme. Voilà pour la théorie. Maintenant, on passe à la pratique. » Un responsable.

Naïvement, un aspirant journaliste pourrait attendre d’une école prétendument prestigieuse qu’elle lui apprenne à analyser, comprendre, enquêter, se documenter pour ensuite formuler, vulgariser, rendre accessible à tous les différents thèmes sociopolitiques qui les concernent en tant que citoyens. Mais ce journaliste plein de bonnes intentions, lorsqu’il franchit les portes du Centre de formation des Journalistes (CFJ), tombe des nues.

Au lieu d’apprendre, il désapprend. Aux prises avec un système pédagogique bien ficelé et parfaitement adapté aux demandes des investisseurs mécènes que sont Pinault, Lagardère, Vivendi ou Bouygues, l’étudiant se vide de son savoir pour assimiler, en deux années, un métier dont le quotidien se situe à mille lieues de ses aspirations premières : il apprend à devenir un technicien des médias, une machine dénuée de personnalité dont la tâche consiste à remplir de vide la multitude de titres de journaux, radios et télévisions. Cette multiplicité des supports n’est donc qu’un leurre, tant ces techniciens rédacteurs sont fondus dans un même moule consensuel, véhicules involontaires, fatalistes et désabusés d’une circulation circulaire de cette information que les détenteurs de pouvoir leur tendent à coups de dépêches (AFP) et communiqués de presse (des services de com.). Tous sont alors au service de ceux qui investissent dans les médias de masse, et qui ont à ce titre la possibilité de présenter comme l’évidente réalité de la vie une vision du monde qu’ils véhiculent et inculquent aux consommateurs des supports d’information et d’annonces publicitaires (objectif final de leur investissement initial).

Les apprentis journalistes, initialement désireux d’enquêter, de fouiner, de prendre le temps de puiser les informations, apprennent alors à cultiver un étrange paradoxe : de chercheurs (intellectuellement actifs) d’informations, ils deviennent transmetteurs immédiats (intellectuellement passifs) de discours sensationnalistes et périssables, bourrés d’idéologies et de clichés présentés comme des vérités. Gens de médias, ils formeront la légion des médiateurs de l’immédiat.

Rompu à l’art de l’enquête au sein de son croustillant journal Ch’Fakir, canard amiénois qu’il a créé [1], François Ruffin a résisté au décervelage entrepris par le Centre. Pas en s’insurgeant, pas en refusant d’obéir aux injonctions des formateurs, pas en jouant les fortes têtes, pas en claquant la porte. En pratiquant exactement l’inverse de ce qu’il était sensé acquérir : l’enquête. Ce qu’on apprend à ne surtout pas faire au CFJ, François Ruffin l’a donc appliqué à lui-même, avec pour objet d’étude… sa position au sein du CFJ en tant qu’un des aspirants journalistes de sa promotion. Contrairement aux attaques qui lui sont adressées depuis la sortie de l’ouvrage [2], il n’a pas rédigé un livre pamphlétaire et revanchard sur une école qui lui aurait ouvert les yeux sur la réalité du monde journalistique et mis à mal ses idéaux et utopies. Il a au contraire effectué un travail d’enquête, d’analyse, sur la place qu’occupe cette école de journalisme dans l’univers bien huilé d’une information éphémère, transformée en produit de consommation et vendue comme telle au client (méprisé). Cet ouvrage ne présente donc pas une école loin des objectifs que le métier est en droit d’attendre d’elle, bien au contraire. Il explique comment, au fil de deux années d’une formation rigoureuse et précise, autant sur la forme que sur l’absence de fond, par ses méthodes de décervelage, ses contraintes feintes, ses menaces permanentes, ses discours libéraux appuyés sur une déontologie fictive, le CFJ, dans sa fragile soumission aux mécènes dont il fournit la chair à colonnes, parvient à transformer des étudiants issus de bons niveaux scolaires (mais prédisposés de par leur héritage socioculturel et politique) en parfaits petits soldats du journalisme. Techniciens précaires au CV affublé d’une ligne faussement prestigieuse, dociles et serviles, vidés de leur intellect, habitués à la fragilité de leur situation à venir, ils accepteront la situation (certes précaire mais peut-être acceptable) et formeront une armée de serfs sans chimères particulièrement utile au bon fonctionnement de la propagande libérale à laquelle ils céderont, afin de clore en une beauté apparente un cursus scolaire sans vagues. Ils rejoindront au final un monde qui, comparativement à d’autres, ne tournera peut-être pas trop mal pour eux, et qui leur aura de toute façon assez bien convenu jusque-là. Et leur renoncement intellectuel sera d’autant plus conséquent qu’ils graviront les échelons de la hiérarchie de l’information. Plus ils y auront progressé, plus leur renoncement initial se muera en conviction protectionniste d’un statut finalement pas désagréable, bien au contraire. Ils seront alors les nouveaux chiens de garded’Halimi [3] et, qui sait, enseigneront peut-être l’art du journalisme au CFJ de demain.

Quant au troufion déserteur François Ruffin, en lui lançant ce pavé aiguisé à souhait, il rompt définitivement et totalement avec cette conception du journalisme enseigné au CFJ. Un bien nécessaire ? Si tel est le cas, la formation dispensée au CFJ paraît redoutablement efficace.

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