Pierre Gattaz ou l’économiste malgré lui

11/06/2015

Pierre Gattaz, le président du Medef, a donné mardi 9 juin dernier une interview à notre confrère Les Echosqui mérite de rester dans les annales. On n’insistera pas sur le sens philosophique profond de certaines phrases comme « On ne peut pas tout faire tout seul », frappée au coin du bon sens, ou bien « Quand on peut avancer, on avance », qu’il sera difficile de nier.

On n’en voudra pas non plus à M. Gattaz de déclarer que les entreprises n’avaient reçu à la fin 2014 que 6 milliards sur les 40 promis par le pacte de responsabilité. En omettant de rappeler que les 40 milliards sont censés être distribués sur plusieurs années et que le faible montant distribué en 2014 tient en partie au fait que toutes les entreprises qui avaient le droit aux allégements de cotisations ne les ont pas demandés. Sans rancune, on n’arrive pas à ce niveau de responsabilité sans un peu de mauvaise foi…

Laissons de côté ces détails et concentrons-nous plus spécifiquement sur le raisonnement économique développé au fil de l’entretien sur deux points : le contrat de travail et le soutien à la demande des ménages réclamé le week-end dernier par Arnaud Montebourg et Matthieu Pigasse.

Mais qu’est-ce qu’un CDI « sécurisé » ?

Près de neuf embauchés sur dix le sont aujourd’hui en CDD. Il y aussi les près de 600 000 personnes en intérim. Et n’oublions pas, comme AlterEcoPlus le rappelait récemment, les contrats de chantier, les contrats d’usage pour les travaux saisonniers, les CDD seniors de trente-six mois maximum pour les chômeurs de plus de 57 ans, les contrats à objet défini permettant de recruter des cadres et des ingénieurs pour une durée de dix-huit à trente-six mois et de mettre fin à leur collaboration lorsque la mission se termine, etc.

Les possibilités de flexibilité à l’embauche sont énormes dans ce pays

Le constat est clair : les possibilités de flexibilité à l’embauche sont énormes dans ce pays. Il y a déjà un nombre incroyable de contrats qui permettent de faire travailler et de se débarrasser d’un salarié. Mais pour Pierre Gattaz, la France a un problème de flexibilité du travail…

Niant cette réalité, le Medef propose de créer ce que dans sa novlangue il appelle un « CDI sécurisé ». On pensait bêtement que face à la multitude de contrats précaires existants, le CDI était déjà sécurisé. Alors ? C’est que, pour Pierre Gattaz, un CDI « sécurisé » est en fait un contrat de travail «prévoyant des causes prédéfinies de rupture en cas de chute de l’activité». En clair, la « sécurité » pour l’entrepreneur de pouvoir mettre quelqu’un à la porte quand ça va mal. Bref, la flexisécurité du Medef, c’est la flexibilité à l’embauche et la sécurité du licenciement !

Y a-t-il un économiste dans la salle ?

Sans tous les freins existants, les entreprises créeraient sans problème le million d’emplois promis par le patron du Medef et même, affirme-t-il, un million de plus si la croissance repart. Arnaud Montebourg et Matthieu Pigasse ont proposé le week-end dernier de soutenir la croissance en redonnant du pouvoir d’achat aux ménages. Mauvaise idée, répond Pierre Gattaz : «Cela profiterait d’abord aux entreprises étrangères qui vendent en Franc.» Pour lui, le relais de croissance, ce sont les marchés étrangers qui dépendent de la compétitivité de nos entreprises qui elle-même ne dépend pas des entreprises mais… de l’Etat !«Rendre nos entreprises compétitives, ça c’est du ressort du gouvernement ! »  L’investissement dans l’innovation ? Non ! Dans le capital humain ? Non, vous dis-je ! Et c’est ainsi que votre compétitivité est muette.

« Rendre nos entreprises compétitives, ça c’est du ressort du gouvernement ! » P. Gattaz

Donc, si le gouvernement rendait les entreprises compétitives sur les marchés étrangers, elles créeraient des emplois, «le meilleur pouvoir d’achat», explique M. Gattaz. Certes. Mais pourquoi ce pouvoir d’achat ne profiterait-il pas aux entreprises étrangères puisqu’elles sont, sur le marché français, très compétitives, tandis que les nôtres le seraient à l’étranger ?

En fait, le Medef rêve d’une évolution à l’allemande : une politique mercantiliste de dumping salarial appuyée par une remise en cause de l’Etat social et une flexibilité la plus forte possible du marché du travail. On connaît le résultat : le développement de la précarité, la montée des inégalités et du nombre de travailleurs pauvres. Mais ça, M. Gattaz ne nous le dira pas.

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