L’Etat islamique superstar, un an déjà : pourquoi son projet politique est beaucoup plus rationnel et moderne qu’on le croit en Occident (et il est là pour durer…)

Un an après la prise de Mossoul par l’Etat islamique, les événements tendent à prouver que l’installation du groupe djihadiste va durer. Son projet politique, s’il est détestable, s’inscrit dans une volonté historique de trouver une modernité propre au monde arabo-musulman, qui ne soit pas un produit de l’Occident.

Abou Bakr al-Moderniste

Publié le 11 Juin 2015

L’Etat islamique superstar, un an déjà : pourquoi son projet politique est beaucoup plus rationnel et moderne qu’on le croit en Occident (et il est là pour durer...)

Un an après la prise de Mossoul par l’Etat islamique, les événements tendent à prouver que l’installation du groupe djihadiste est faite pour durer. Crédit Reuters

http://www.atlantico.fr/decryptage/etat-islamique-superstar-deja-pourquoi-projet-politique-est-beaucoup-plus-rationnel-et-moderne-qu-on-croit-en-occident-et-est-2187964.html

  • La barbarie de Daech n’est pas incompatible avec la modernité et allie d’ailleurs modernité et tradition islamique minoritaire

  • De la modernité, ils ne s’intéressent qu’aux armes les plus sophistiquées, aux techniques de communication et aux aspects matériels qui servent leurs objectifs immédiats, comme cela a toujours été le cas pour tous les systèmes fondés sur le rejet de la modernité et de ses fondements

  • Ce modèle n’est en revanche pas la seule façon de développer une modernité anti-occidentale dans la région

  • Il faut savoir que, dans les pays arabo-musulmans, il existe depuis la décolonisation, il existe une « seconde décolonisation ».

  • La première consistait à s’affranchir politiquement de l’Occident, la seconde désigne la volonté des enfants des décolonisés de chasser idéologiquement le colonisateur

  • Partout, tout le monde prônait ou cherchait sa modernité respectueuse de ses spécificités culturelles. Mais Daech, comme le wahhabisme, n’a rien à voir avec cette quête d’une modernité aux couleurs locales. Il serait plus juste de parler de « rejet de la modernité » malgré tout

  • On passe ainsi du panarabisme supranational au panislamisme, bien qu’ils aient été ennemis

Atlantico : On a souvent tendance à considérer, vu d’Occident, que l’Etat islamique ou les autres groupes djihadistes sont le reflet de « pulsions archaïques », d’un retour à la barbarie. Mais est-ce vraiment le cas ? Ne s’agit-il pas aussi, du moins en partie, de tentatives du monde arabo-musulman d’inventer un rapport spécifique à la modernité ?

Alexandre Del Valle : C’est tout à fait juste. Mais je dirais que la barbarie peut parfaitement être conciliée avec la modernité. L’Etat islamique incarne effectivement un modèle néo-barbare qui se réfère à une tradition islamique très minoritaire venue d’Arabie saoudite et s’inspirant de traditions tribales (le wahhabisme/salafisme) tout en utilisant des moyens très modernes. Il réconcilie les deux, même si cela peut paraître très paradoxal. Cependant il ne faut pas en déduire que c’est la seule façon de développer une modernité non-occidentale dans la région, le Maroc ou la Tunisie, par exemple, font un lien entre modernité et culture et identité islamiques, ou même, de façon plus religieuse, au Qatar ou dans les Emirats. Dans ces deux derniers pays, on constate une alliance entre une identité non-occidentale et une immense modernité architecturale. Là-bas, on veut bien prendre de l’Occident certains moyens technologiques modernes mais on ne veut pas du tout du modèle individualiste occidental. Cette réalité existe donc dans le monde arabo-musulman en-dehors même des mouvements radicaux ou terroristes, cela se fait de manière naturelle dans certains pays. Après, il est vrai que le point commun entre ces situations et les radicaux est l’existence d’une requête de modernité qui ne soit pas occidentale, un désir de ne pas se plier à une modernité qui soit uniquement occidentale. On pourrait parler d’une forme d’islamisation de la modernité.

Pour ce qui est de l’Etat islamique, on assiste surtout à une réaction contre le modèle individualiste occidental que contre la modernité. La modernité n’a jamais dérangé les grands leaders islamistes, à l’exemple des Frères musulmans, crées par des personnes inspirées par la modernité. Cela peut faire penser à l’ère Meiji au Japon qui se caractérisait par une volonté de modernité pour lutter et se défaire de l’Occident. On peut être moderne sans être occidental, tout dépend de ce qu’on entend par ce terme. Bien-sûr, en histoire quand il est fait référence au terme de « Moderne », cela sous-entend fréquemment le modèle de laïcité et d’affranchissement par rapport à la théocratie, dans ce sens les islamistes sont antimodernes. Mais si on parle de modernité avec un « m » minuscule, la modernité technologique, ces mouvement là n’y ont jamais été hostiles, au contraire. La grande idée de tous les islamistes est d’affirmer qu’une partie de la modernité qui a fait la richesse de l’Occident serait due à une science arabe qui aurait été perdue, mais premièrement découverte par les Arabes. L’idée est de dire que l’Occident doit finalement sa modernité aux Arabes, qui ont produit beaucoup de philosophes et de scientifiques. Je ne pense pas que ces gens soient contre la modernité mais contre l’Occident individualiste qui s’est affranchi du religieux, d’ailleurs cela englobe également toutes les sociétés affranchies du religieux et matérialistes. Il y a un rejet de la « Modernité » qui a construit l’Occident, celle qui a voulu séparer le politique du religieux et bâtir un Etat moderne fondé sur le droit et les Constitutions. Eux sont modernes technologiquement et remettent en question, à la manière d’al-Baghdadi,  les frontières et le modèle d’Etat-nation car celui-là ne leur est pas suffisant, leur but est de réunir la « Oumma », la communauté des croyants. Par contre les instruments de communication, de technologie, de sciences ne sont jamais rejettés.

Mohamed Chérif Ferjani : Quelques années, dans l’histoire d’une région aux enjeux aussi complexes, ne constituent pas une durée suffisante pour dire si un phénomène est appelé ou non à se pérenniser. Du point de vue de celles et ceux qui subissent les effets de ce projet d’Etat et en payent le prix par des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers de déplacés, et des destructions barbares d’un patrimoine millénaire de l’humanité c’est trop ! De même, pour ceux qui pensaient instrumentaliser les groupes jihadistes pour venir à bout de la dictature d’Assad en Syrie et les tenir en laisse de façon à les manipuler comme ils veulent, sans qu’ils échappent à leur contrôle pour se retourner contre eux, la partie commence à devenir trop longue. En réalité, cette situation peut durer encore en raison de plusieurs facteurs :

  • l’évolution des relations internationales, avec le retour en force de la Russie pour reprendre le rôle que jouait l’URSS durant la Guerre Froide,
  • la tournure que prennent les conflits dans l’ensemble de la région,
  • les évolutions que connait la confrontation au Moyen Orient, avec un axe chiite regroupant l’Iran, une grande partie de l’Irak, ce qui reste du régime syrien d’Assad, le Hezbollah libanais et les houthistes au Yémen, d’un côté, et, de l’autre, un axe sunnite regroupant l’Arabie Saoudite, la Turquie, la nébuleuse islamiste (des ramifications locales des Frères musulmans aux différents groupes jihadistes de Jabhat Al-Nuçra, en Syrie et au Liban, aux dissidences d’Al-Qâ’ida, à Ançâr al-Charia, etc.) ; ce dernier axe ne sait plus s’il faut, sinon combattre, du moins lâcher Daech parce qu’il est allé trop loin dans la barbarie, ou s’il faut continuer à le soutenir pour mieux s’opposer à l’axe chiite.

C’est cette situation qui permet à la dictature d’Assad et à Daech de perdurer et de prolonger les souffrances des populations de la région. La stratégie des islamistes de Daech rappelle le processus qui a permis l’avènement de la dynastie saoudo-wahhabite, mais avec des moyens et une dimension qui tirent profit du contexte que je viens de décrire et des possibilités qu’offrent les nouveaux vecteurs de la globalisation et l’islam mondialisé inconnu lors de l’avènement du wahhabisme. Alors que celui-ci s’appuyait sur une tribu de l’Arabie enracinée dans des coutumes et une culture locale, en faisant appel aux conceptions d’Ibn Taymiyya et du hanbalisme hérité du Moyen Âge, Daech recrute dans le monde entier en mobilisant les ressources de l’islam mondialisé déconnecté des traditions culturelles locales et jouant sur les frustration et l’indignation des exclus et des déçus de la mondialisation. Je ne crois pas que cela ait quelque chose avec les projets ou la recherche d’une modernité arabe ou musulmane, comme certains ont pu le dire aussi bien pour les nationalismes arabe, turc, iranien ou de tel ou tel pays de la région, que pour les mouvements de l’islam politique. Les islamistes de Daech  ne veulent ni de la modernité, ni de la démocratie, ni des droits humains ni de leurs fondements scientifiques, philosophiques ou éthiques. De la modernité, ils ne s’intéressent qu’aux armes les plus sophistiquées, aux techniques de communication et aux aspects matériels qui servent leurs objectifs immédiats, comme cela a toujours été le cas pour l’Arabie Saoudite, pour les monarchies pétrolières les plus rétrogrades, et pour tous les systèmes fondés sur le rejet de la modernité et de ses fondements.

Selon vous cette position est-elle tenable ? Pour combien de temps ?

Alexandre Del Valle : C’est une position qui n’est pas forcément intenable. Aujourd’hui les territoires que l’Etat islamique administre sont parfois mieux administrés que ceux de certains Etats d’Afrique existants et reconnus à l’ONU. Il y a un véritable professionnalisme, des cadres très compétents venus de l’Etat irakien, une exigence de « justice » et une sévérité au niveau de la gestion financière qui fait qu’il y a moins de corruption que dans beaucoup d’Etats tout à fait respectables. Cela sous-tendu par des alliances passées avec des tribus très ancrées.

Ils sont là pour durer grâce à un Etat qui est peut-être aussi bien géré que d’autres, voire mieux. Il est difficile de savoir comment aujourd’hui les déloger, d’autant plus qu’ils répondent à une demande de désoccidentalisation et de remise en question des frontières qui ont été tracées, selon eux, par des Occidentaux.

Il faut savoir que, dans les pays arabo-musulmans, il existe depuis la décolonisation ce que j’appelle une « seconde décolonisation ». La première consistait à s’affranchir politiquement de l’Occident, la seconde désigne la volonté des enfants des décolonisés de chasser idéologiquement le colonisateur car ils considèrent ne pas être eux-mêmes tant qu’ils adhèrent à des modèles hérités du colonisateur. Il s’agit d’une demande de désoccidentalisation, et cela correspond à cette seconde décolonisation. Il s’agit d’une chasse intellectuelle communes à tous les mouvements islamistes, radicaux mais aussi démocratiques à l’instar du président turc Erdogan. Ces pays considèrent que pour être eux-mêmes ils doivent rejeter ce qui vient de ceux qui les ont dominé,  et adopter la seule chose qui ne vient pas de chez eux, c’est-à-dire la Charia. Le libéralisme, le socialisme, le communisme sont influencés philosophiquement par l’Occident, contrairement au programme islamiste basé sur la Charia. Ils surfent sur quelque chose qui est beaucoup plus large et c’est leur moteur, ils répondent, de manière souvent caricaturale et violente, à une demande qui est très légitime et très répandue.

Mohamed Chérif Ferjani : Cette situation est appelée à durer tant que les puissances, les Etats et les réseaux de financement et de recrutement sur lesquels se sont appuyés les promoteurs de Daech, et avant Daech d’Al-Qaïda, des Talibans et autres expressions de l’islam politique, n’ont pas compris qu’on ne peut pas jouer impunément avec cette arme à double tranchant qu’ils croyaient pouvoir instrumentaliser à leur guise contre leurs ennemis du moment (l’URSS, puis Saddam Hussein, puis Assad, etc.). Malgré la multiplications des échecs de cette stratégie, il y encore des puissances, des Etats et des bailleurs de fonds qui continuent à croire être suffisamment intelligents et suffisamment forts pour anticiper la fin de la partie avant qu’elle ne se retourne contre eux. Par ailleurs, ces mouvements profitent des frustrations, des sentiments d’humiliation, éprouvés à raison par une jeunesse désespérée en raison de politiques dont l’injustice, l’hypocrisie, le cynisme deviennent de plus en plus insupportables. En l’absence d’une alternative crédible aux systèmes et aux politiques responsables de ce grand désenchantement par rapport aux promesses de la modernité, du progrès, de la démocratie, du développement et de la « mondialisation heureuse », ce genre de mouvements est appelé à avoir encore de beaux jours devant lui. Pour ce qui est de la région du Moyen Orient, l’enlisement du conflit israélo-palestinien, la logique de « deux poids, deux mesures » en ce qui concerne les résolutions des Nations Unies relatives à ce conflit et à la question du nucléaire iranien, l’hostilité de l’Europe à l’entrée de la Turquie dans sa communauté, l’attitude inconséquente par rapport aux violations des droits humains par les Etats et les régimes les plus soutenus par « l’Occident démocratique protecteur des libertés et des droits humains », le traitement inhumain des migrants, etc., sont autant d’ingrédients qui favorisent les sentiments d’injustice, d’exclusion, de frustration, d’humiliation à l’origine de l’identification, voire de l’adhésion, à Daech et à d’autres expressions de rejet du système. Tant que le monde sera incapable de susciter de nouveaux espoirs de libération, de prospérité, de bien être, à travers de nouvelles formes de solidarité et de partage des richesses, ce genre de mouvements, capitalisant sur les malheurs et les désespoirs, continuera à trouver des adeptes et à connaître des succès insoupçonnables.

Le monde arabo-musulman, dont la culture a connu un âge d’or entre les 8è et 13è siècles, a ensuite subi une longue période de domination. Dès la période de la décolonisation, il a voulu rattraper la modernité tout en développant sa voie propre. Du nationalisme arabe laïc à l’islamisme politique en passant par la révolution en Iran, comment Daech s’inscrit-il dans une énième tentative en ce sens ?

Alexandre Del Valle : Au départ, le nationalisme arabe était inspiré de l’Occident. Pourtant, les nationalismes arabes, à l’image de Michel Aflak ou des tentatives d’union de l’Egypte et de la Syrie, apportait un projet qu’a ensuite voulu mettre en œuvre Al Qaïda ou Daech : l’idée de ne pas accepter des Etats-nations qui séparent les gens mais de réunir dans une même entité supranationale l’identité arabe, les composantes de « l’Oumma al-arabiya », le mythe de la communauté arabe. Ce mythe fondateur a préparé l’actuel mythe de la communauté islamique en affirmant rétablir un âge d’or en réunissant tous les Arabes et en détruisant les frontières des colonisateurs. Cette idée constituait la partie autochtone et non-occidentale dans l’idéologie nationalisme arabe. Pour être cohérent avec eux-mêmes ces nationalistes arabes ont pu évoluer vers l’islamisme. On le voit par exemple avec Rached Ghannouchi, l’idéologue du parti tunisien Ennahdha, qui a commencé en tant que nationaliste arabe et qui, par volonté de cohérence avec lui-même, a décidé de pousser plus loin sa volonté d’une « Oumma », et donc de prendre parti pour une Oumma islamique, contraire à des idées laïques inspirées par l’Occident. C’est ce mythe de la Oumma qui a fait évoluer ce dernier vers l’islamisme, car, finalement, l’islam est la chose qui unis tous les Arabes, d’ailleurs tous ces peuples ne sont pas de « vrais » Arabes. Les nationalistes arabes ont donc assez vite évolué vers l’islamisme, encouragés par les pétrodollars du Golfe et les Frères musulmans qui envoyait des missions de réislamisation un peu partout. Pour résumer, on passe du panarabisme supranational au panislamisme, bien qu’ils aient été ennemis l’un à préparer l’autre grâce au point commun  de la Oumma qui transcende les nations. On voit cette évolution chez Saddam Hussein ou Hafez el-Assad qui étaient beaucoup plus islamistes à la fin de leur vie.

Pour ce qui est de la révolution iranienne de 1979, même si là on n’est plus chez les Arabes mais chez les Perses, l’idée vient des Frères musulmans. L’ayatollah Khomeiny n’était pas un chiite qui respectait les idées du chiisme traditionnel, séparant le politique du religieux, mais il appliquait les idées des Frères musulmans au chiisme. Il avait l’idée d’une révolution islamique qui s’exporterait et qui unirait les musulmans. Khomeiny ne concevait pas sa révolution dans un seul pays, et cela l’a opposé à des nationalistes qu’il a ensuite liquidés. Bien qu’antioccidentaux, l’ayatollah ne pouvait supporter ces nationalistes, la première chose qu’il a fait est de s’en prendre à l’identité iranienne, en supprimant des prénoms, en faisant la guerre à la poésie etc. Le guide de la révolution était en faveur de la Oumma, non pas arabes, mais islamique chiite. Pour lui, le chiisme représentant le « véritable » islam, il fallait l’exporter partout : dans les pays du Golfe, et même en Egypte où les Iraniens ont essayé de convertir. C’est ce qui explique également leur rôle auprès du Hezbollah libanais, qu’ils ont utilisé afin de convertir au chiisme les Palestiniens. Il y a une dimension révolutionnaire d’exportation de l’idéal islamique très importante chez les Iraniens. Cela a donné, par la suite, beaucoup d’idées aux islamistes sunnites,  malgré leurs conflits aujourd’hui.


Si l’on résume : il y a d’abord eu le nationalisme arabe qui porte le projet de la Oumma, la Oumma passe aux islamistes, parallèlement à l’arrivée massive de pétrodollars pour réislamiser les différents pays. Ensuite et malgré les rivalités, l’Iran apparaît comme la possibilité de rétablir un gouvernement entièrement chariatique et révolutionnaire à la fois.

Puis cela est repris par des islamistes sunnites qui se disent que c’est possible, qu’il y a une autre voie que l’islamisme sunnite conservateur et pro-américain des Saoudiens, qu’on peut défendre un islamisme révolutionnaire qui réconcilie l’idée de la révolution antioccidentale du Tiers-monde et la tradition islamique. A l’époque les révolutionnaires étaient plutôt de gauche, donc anti-islamique, Khomeiny réussit à réconcilier ces deux aspects.

Aujourd’hui l’Etat islamique va jusqu’au bout de ce processus. L’Arabie saoudite veut rétablir un projet politique basé sur la Charia, mais le business compte plus que l’exportation du projet à l’étranger. Les Frères musulmans ont globalement été réprimés un peu partout. La plupart des pays arabo-musulmans sont restés ultranationalistes et se sont toujours battus entre eux sans pouvoir mettre en place les alliances qu’ils souhaitaient. Aujourd’hui Daech est le seul mouvement islamiste qui a réussi à aller plus loin que Ben Laden. Ce dernier parlait souvent de son projet de rétablir le califat, cependant il n’a jamais vraiment l’appliquer, les documents récemment déclassifiés le prouvent. Pour lui il s’agissait surtout d’un mythe fondateur et mobilisateur. De son côté l’Etat islamique va jusqu’au bout, il applique un califat, a trouvé et nommé un calife, l’a mis en orbite, et appelle désormais les croyants à rejoindre le califat. Ce sont les premiers à passer du mythe fondateur à la réalité. En ce sens c’est l’aboutissement de tout ce dont parlaient les mouvements islamistes et mêmes les Etats qui valorisaient ce passé califal.

Mohamed Chérif Ferjani : A mon avis, il faut relativiser, comme le rappellent beaucoup d’historiens, ces notions d’ »âge d’or », de « décadence » et de « renaissance ». L’histoire réelle est plus complexe que ces schémas qui relèvent plus des discours idéologique de mobilisation que des réalités. Le monde arabo-musulman a certes profité d’une position hégémonique dans le système-monde allant du VIIIème siècle aux Grandes découvertes maritimes, dont en particulier celles du Cap de Bonne Espérance et du Nouveau Monde. Sa marginalisation, du fait de ces découvertes, dans le nouveau système monde a favorisé l’Europe devenue le nouveau pôle hégémonique. Les puissances européennes, profitant de leur position dominante, ont été à l’origine d’empires coloniaux dont certains ont fini par conquérir progressivement la quasi-totalité des pays arabes et musulmans. Avant et pendant la colonisation, les pays à majorités arabes et/ou musulmanes, se sont éveillés au nationalisme comme tous les pays du monde, sur fond de désir et de peur de la modernité. Le choc colonial a engendré des clivages entre des courants dominés par la peur de l’Europe, puis de l’Occident, comme c’était le cas du wahhabisme et des différentes expressions de l’islam politique, et des courants chez qui la fascination l’a emporté sur la peur. Outre les courants dominés par un réflexe de rejet de tout ce que l’Occident présente comme son produit, dont la modernité, la démocratie, les droits humains et les fondements philosophiques et éthiques de cette modernité dite occidentale, et les courants qui n’étaient que des appendices locaux de telle ou telle idéologie européenne, les courants majoritaires ont préconisé soit la modernisation de l’islam et des traditions et cultures défendues en son nom, soit l’islamisation de la modernité, ou sa « nationalisation » (turque, iranienne, arabe, égyptienne, etc.). La menace puis la domination coloniale n’ont pas permis au débat entre ces courants de se poursuivre de façon sereine, pacifique et fructueuse. La lutte pour la décolonisation s’est déroulée sur fond de conflits sanglants pour le leadership du mouvement national entre les différents courants. Cela s’est traduit avec les indépendances par l’avènement de régimes autoritaires se légitimant soit au nom des traditions ancestrales et de l’islam, soit au nom d’un nationalisme séculier (mais peu laïque) promettant le progrès et la modernité sans la démocratie et les droits humains, ajournés pour après « le décollage économique », comme dans les régimes socialistes des pays de l’Est ou dans les régimes autoritaires en Europe du Sud, en Amérique Latine et dans plusieurs pays africains et asiatiques non musulmans. Partout, tout le monde prônait ou cherchait sa modernité respectueuse de ses spécificités culturelles. Encore une fois, Daech, comme le wahhabisme, n’a rien à voir avec cette quête d’une modernité aux couleurs locales. C’est le rejet de la modernité dans un contexte où la mondialisation a montré les limites des modèles qui l’ont incarnée jusqu’ici et qui sont partout en crise.

Finalement, qu’est-ce qui explique ce rapport compliqué à la modernité dans le monde arabo-musulman ?

Alexandre Del Valle : Ce qui gêne surtout est la séparation du politique et du religieux. Dans le monde arabo-musulman, la voie recherchée aujourd’hui est une démocratisation, comme on le voit en Tunisie, qui ne va pas insulter la foi et détruire totalement la légitimité du religieux. Les laïcs tunisiens acceptent de s’allier avec des gens d’Ennahdha, ne remettent pas en question la religion et en sont respectueux, il faut juste qu’elle soit séparée. D’ailleurs l’islam reste religion d’Etat en Tunisie et le chef de l’Etat doit être musulman. L’idée est de garder une forme islamique symbolique, mais que les affaires religieuses et politiques doivent être séparées, cependant les dernières doivent respecter les premières. C’est une voie différente de l’occident qui, lui, a pris une tournure carrément antireligieuse. Du point de vue des musulmans, l’Occident a détruit la religion, pour eux l’Occident est devenu athée ou post-chrétien car les pouvoirs publics n’ont plus respecté le religieux, d’où la permissivité, le mariage gay etc. Pour eux, ce n’est pas un exemple à suivre, au contraire, ils affirment, à l’instar d’Erdogan, qu’on peut être moderne, démocrate, sans pour autant s’attaquer à ce qu’ils considèrent comme les valeurs de la religion, de la nation. Pour eux l’épouvantail est incarné par la permissivité des nations occidentales, et cela sert à de nombreux dirigeants dans les pays musulmans pour désigner l’exemple à ne pas suivre. L’Occident fonctionne à la fois comme un attrait au niveau de la prospérité et comme un repoussoir au niveau du modèle politique.

Mohamed Chérif Ferjani : Tout le monde a eu et a un rapport compliqué avec la modernité : Celle-ci a été combattue en Europe et partout ailleurs, avant qu’elle ne triomphe avec les progrès de la science, de l’économie, de l’enseignement, de la culture, des mœurs, etc. Son triomphe n’est nulle part irréversible. Les crises économiques et leurs conséquences sociales en termes de chômage, d’exclusions, de recul des solidarités, de remise en cause des droits acquis de haute lutte, etc., se traduit partout par des remises en cause, partielles ou totales, de la modernité et de ses fondements. Le monde arabe ou arabo-musulman, comme vous dites, connaît simultanément, comme beaucoup de pays du Sud, les problèmes de la naissance à la modernité et de ses crises. Avant de réussir les transitions nécessaires à son triomphe, et de vaincre les difficultés pour y parvenir, il connait déjà les problèmes de ses crises et de sa remise en cause là où elle a triomphé. Tout le monde est appelé à inventer de nouveaux modèles pour sauver la modernité du naufrage que lui préparent les nostalgiques des ordres traditionnels structurés par l’inégalité, la soumission aux hiérarchies puisant leur autorité et leur légitimité ailleurs que dans la société, et le recours au surnaturel et à l’irrationnel comme moyen de mystification. Des sociétés arabes et/ou musulmanes sont en train d’apporter leur contribution à cette régénérescence nécessaire de la modernité. La réussite relative de la révolution et de la transition en Tunisie est un exemple qui en inspire d’autres dans le monde arabe mais aussi en Espagne, en Grèce et dans d’autres pays.

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