Royaume-Uni : la victoire des idées fausses

24/05/2015

GILLES RAVEAUD Maître de conférences en économie à l’université Paris 8 Saint-Denis
One more time… C’est reparti pour l’ode au « modèle britannique », cette réussite économique (1,6 million d’emplois créés ces dernières années et un chômage ramené à 5,7 % de la population active) fondée sur une grande « flexibilité » du marché du travail.

Car comment dire le contraire après le large (et inattendu) succès de David Cameron ?

Il faut dire que les Britanniques n’ont pas la chance de disposer d’un Alternative EconomicsPlus, sinon ils auraient appris que l’économie britannique est peu productive, que les salaires y ont baissé de plus de 7 % depuis le début de la crise, que 700 000 emplois de fonctionnaires ont été supprimés, et que la reprise britannique est largement fondée sur l’endettement.

Le Royaume-Uni n’a fait que retrouver le niveau de PIB/habitant qu’il connaissait en 2007

Et même sur le strict plan de la croissance, il convient de relativiser sérieusement les performances de nos cousins grands-bretons.

Ainsi Dean Baker (CEPR) montre dans un graphique ironiquement intitulé « Le succès choquant du modèle de croissance britannique » que le Royaume-Uni (courbe orange) n’a fait que retrouver le niveau de PIB/habitant qu’il connaissait en 2007 (arbitrairement fixé à 100 pour tous les pays), rejoignant en cela la France (courbe rouge) :

On voit par ailleurs que, si le Royaume-Uni connaît en effet une nette remontée de sa courbe à partir de 2012, il est loin d’avoir connu les hausses de niveau de vie par habitant enregistrées par, en ordre décroissant, l’Allemagne, le Canada, les Etats-Unis, ou le Japon.

Le succès de la lutte contre les déficits

Mais il est vrai également que la politique d’austérité a permis une forte réduction du déficit, qui atteignait 10 % du produit intérieur brut (PIB) en 2010 et qui a été ramené à 5,2 % du PIB en 2014 – même si ce niveau reste supérieur à celui des pays de la zone euro (2,4 % du PIB) et même de la France (4 %).

Et il s’agit d’aller plus loin, les conservateurs se donnant l’objectif d’amener le déficit public à un léger excédent (0,2 point de PIB) en 2018-2019 grâce à des baisses de dépenses publiques, de dépenses sociales et à la lutte contre l’évasion et l’optimisation fiscales (remise en cause du statut des non-domiciliés, taxation des firmes multinationales).

La victoire d’une histoire

A la veille de l’élection, Paul Krugman regrettait que « l’élection britannique ne soit pas un référendum à propos d’une doctrine économique qui a failli », une situation qu’il explique par le fait qu’« aucune personne ayant de l’influence ne remet en cause de manière transparente de fausses affirmations et de mauvaises idées ».

Pour lui, le scénario suivant s’est imposé dans la discussion politique britannique : tout d’abord, les travaillistes (au pouvoir jusqu’en 2010) ont creusé le déficit, ce qui a causé la crise de 2008. Ceci a ensuite conduit la coalition libérale-conservatrice au pouvoir à mener une politique d’austérité. Enfin, la reprise de la croissance depuis 2013 prouve l’efficacité des politiques d’austérité.

L’austérité n’était en rien nécessaire, les marchés n’ayant à aucun moment douté de la solvabilité du royaume

Or, cette histoire est fausse : les travaillistes n’ont pas été des dépensiers, et la crise de 2008 est le résultat de l’accumulation de dettes privées et du comportement irresponsable des banques. De plus, l’austérité n’était en rien nécessaire, les marchés n’ayant à aucun moment douté de la solvabilité du royaume. Et la croissance n’est revenue que lorsque le gouvernement a relâché sa politique d’austérité, après avoir brisé la croissance en 2010-2011 lorsqu’il a augmenté la TVA.

Pour Simon Wren-Lewis (université d’Oxford), les conservateurs ont avancé trois arguments majeurs qui ont convaincu les électeurs : l’inexpérience d’Ed Miliband, le leader travailliste ; l’échec du Labour lors de son précédent passage au gouvernement ; et le fait que le Labour devrait nécessairement gouverner avec les nationalistes écossais, ce qui réduirait considérablement sa marge de manœuvre et risquerait de désunir le royaume.

Et Wren-Lewis de relativiser fortement les résultats économiques de la coalition au pouvoir, les salaires ayant baissé et le niveau de vie moyen ayant stagné – ce qui signifie qu’il a reculé pour beaucoup. Des évolutions sur une période de cinq ans quasiment sans précédent, dont Wren-Lewis reconnaît qu’elles ne sont pas imputables en totalité au gouvernement. Mais c’est cette question-là qu’il aimerait voir débattue. Or, ce n’est pas le cas.

En effet, tout comme Krugman, Wren-Lewis insiste sur la mise en forme du récit économique – ce qu’il appelle le « mediamacro » –, qui a répandu des mythes.

Ainsi, on a pu voir Ed Miliband être déstabilisé à la télévision par un citoyen reprochant aux travaillistes d’être à l’origine de la crise, ce moment étant considéré par les commentateurs « comme un moment gênant pour Miliband, plutôt que comme les divagations d’une personne qui n’avait jamais regardé les chiffres ».

Le mystère de la hausse de l’emploi

Reste un mystère : pourquoi l’emploi a-t-il autant augmenté au Royaume-Uni ? La hausse est en effet vertigineuse, comme le montre ce graphique :

On y voit trois choses :

– la hausse régulière du taux d’emploi de la population âgée de 15 à 64 ans (c’est-à-dire la proportion de ces personnes qui travaillent) de 2000 à 2008 ;

– son effondrement en 2008 (– 3 points environ) ;

– le fort redressement du taux d’emploi, à partir de 2012, qui atteint aujourd’hui un niveau record (plus de 72 %, contre 69,8 % en France, mais il est vrai que le temps partiel est nettement plus répandu au Royaume-Uni : 27 % des travailleurs, contre 19 % en France).

Le fait qu’autant de Britanniques aient pris autant d’emplois à faible productivité au cours des trois dernières années est« un mystère »

Pour Brad DeLong (Berkeley), le fait qu’autant de Britanniques aient pris autant d’emplois à faible productivité au cours des trois dernières années est « un mystère »,mais cette situation n’indique en rien que l’économie britannique est proche du plein-emploi, contrairement à ce que semble penser Noah Smith (Stony Brook University).

La perplexité de DeLong est partagée par les experts de la Banque d’Angleterre, qui avouent également « ne pas comprendre » cette évolution, jugeant la hausse observée de l’emploi « peu plausible ». Les Anglais nous surprendront toujours !

Deux interrogations

Se pose donc une première question : pourquoi l’emploi a-t-il autant augmenté ? Est-ce parce que la baisse des salaires a incité les entreprises britanniques à embaucher et à acheter moins d’équipements et de machines, plombant ainsi la productivité du pays ? Dans ce cas, quelle sera l’évolution à long terme : une persistance dans cette trajectoire, assurant un niveau élevé d’emploi, mais au prix de salaires très faibles ? Ou un retournement de l’emploi une fois que les entreprises recommenceront à investir dans de nouveaux équipements ? Ou encore un scénario plus positif, ou le fort niveau d’emploi actuel permettrait une reprise des salaires et donc de la demande, entraînant à son tour l’offre ?

L’autre question concerne la dynamique politique, et elle vaut notamment pour la France : tirant les leçons de l’expérience britannique, on peut se demander quels seront les thèmes majeurs de la future élection présidentielle : l’emploi, le niveau de vie, la dette, les inégalités ?

Suivant la réponse, c’est-à-dire suivant l’identité de celui ou de celle qui parviendra à imposer ses thèmes – et leur lecture –, le résultat de l’élection variera, indépendamment du bilan « objectif » du présent gouvernement.

GILLES RAVEAUD
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :