Jaurès, Dormoy ou Jean Moulin auraient-ils leur brevet de républicanisme aujourd’hui?

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/05/13/31003-20150513ARTFIG00390-jaures-dormoy-ou-jean-moulin-auraient-ils-leur-brevet-de-republicanisme-aujourd-hui.php

Par Sarah Knafo Publié le 13/05/2015

Alors que le mot «République» n’a de cesse d’être mis en avant pour disqualifier l’adversaire, Sarah Knafo se demande si Jean Jaurès, Jules Guesde ou même Jean Moulin feraient partie du «cercle républicain aujourd’hui».


Sarah Knafo est étudiante à Sciences Po, collaboratrice parlementaire.


Tandis que l’UMP va sans doute devenir «les Républicains», le PS se plaît à délivrer quotidiennement des brevets de républicanisme et à faire sortir du «cercle républicain» certains hommes ou certaines idées. Pourtant, ils semblent tous avoir oublié l’origine ainsi que les fondements de cette République qu’ils chérissent en choeur, du moins dans leurs discours.

Par exemple, le culte de Jeanne d’Arc et «la préférence nationale» sont-ils nés avec Jean-Marie Le Pen? Est-ce Nicolas Sarkozy qui a, le premier, donné de l’importance au débat sécuritaire? Le patriotisme a-t-il été inventé et construit par la droite?

Chaque semaine, la République «vacille», pour une parole un peu dure sur l’immigration, pour un discours sécuritaire un peu trop musclé, ou pour l’expression d’une nostalgie de la grandeur du pays. Si bien que si l’on appliquait nos perceptions de 2015 aux deux siècles précédents, on ne compterait plus les «dérapages» de Jules Ferry, ceux de Jean Jaurès, de Guy Mollet ou de Marx Dormoy. Ces derniers ont pris, pendant plus d’un siècle, des positions qui seraient vouées aux gémonies aujourd’hui, aux sujets de l’école, du patriotisme ou de l’immigration.

L’école

D’abord, l’école. Celle de Jules Ferry était avant tout une école de la morale républicaine; elle formait des citoyens qui savaient lire, écrire, compter et aimer leur pays. Aujourd’hui, le seul et unique objectif de l’école semble être de réduire les inégalités. Hier, sa raison d’être était la transmission du savoir et des valeurs; la réduction des inégalités suivait.

Dans une lettre aux instituteurs et aux institutrices de 1888, Jean Jaurès écrivit «Vous tenez entre vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. (…) Ils sont Français et ils doivent connaitre la France, sa géographie et son Histoire: son corps et son âme».

Dire qu’il était président de l’ancêtre du parti de Najat Vallaud-Bekacem! Elle, qui nous promet aujourd’hui une réforme du collège, qui doit notamment passer par une suppression de l’enseignement des langues anciennes et par une relégation des cours sur le christianisme, sur les Lumières et sur la pensée humaniste au rang d’enseignements facultatifs.

Cela fait dire à Pierre Nora, historien et académicien que «Ces programmes portent à l’évidence la marque de l’époque: une forme de culpabilité nationale qui fait la part belle à l’Islam, aux traites négrières, à l’esclavage et qui tend à réinterpréter l’ensemble du développement de l’Occident et de la France à travers le prisme du colonialisme et de ses crimes. (…) Le récit historique, presque mythologique, destiné à former naguère des citoyens et des soldats ne tient plus.»

Que nous sommes loin des hussards noirs de la République, ces professeurs qui oeuvraient d’abord à faire entrer leurs élèves dans la communauté nationale!

Le patriotisme

Cette communauté nationale n’était pas une vue de l’esprit de la droite ou de l’extrême droite: est-il besoin de signaler que «le culte de la Patrie fut d’abord situé à gauche», comme l’écrit Michel Winock?

Ce patriotisme républicain prôné par la gauche rejoignait, sur l’essentiel, le patriotisme nationaliste défendu par la droite. Effectivement, de même que le radical-socialiste Auguste Bosc écrit que la Patrie «est la maison où s’est déroulée notre enfance, le cimetière où repose nos ancêtres», Barrès affirme que «la patrie c’est le sol et les ancêtres, la terre et les morts».

À l’époque, pour les socialistes, et même pour les communistes, l’amour de la Patrie et la Marseillaise ne renvoyaient pas aux heures sombres, mais aux heures les plus glorieuses de notre Histoire, puisqu’ils s’inscrivaient dans la mystique révolutionnaire. C’est pourquoi, Jules Guesde, député leader du parti «collectiviste» et grande figure de la gauche, n’hésitait pas à affirmer: «Nous ne laisserons pas traduire notre glorieux cri de: vive l’Internationale! par l’inepte hoquet de: à bas la France!». La célèbre phrase de Marc Bloch, «Je n’ai jamais cru qu’aimer sa patrie empêchât d’aimer ses enfants ; je n’aperçois point davantage que l’internationalisme de l’esprit ou de la classe soit irréconciliable avec le culte de la patrie.» prenait alors tout son sens.

Mais ce patriotisme mêlé d’internationalisme n’excluait pas un discours de femeté en matière d’immigration. À cette époque la gauche n’hésitait pas à défendre les travailleurs nationaux face aux travailleurs immigrés, avec des mots qui feraient aujourd’hui frémir d’Olivier Besancenot à Alain Juppé.

L’immigration

En 1937, Marx Dormoy, ministre de l’Intérieur du Front populaire, «dérapait» au «nom de la gauche sans peur et sans repproche» en 1937: «Il est vraisemblable que nous aurons affaire, non seulement à une masse mouvante plus ou moins indésirable de sans-travail et d’émigrants, en quête d’un pays susceptible de les accueillir en leur procurant des moyens d’existence, mais encore à des individus franchement douteux, à la moralité suspecte. Il conviendra donc de refouler impitoyablement tout étranger qui cherchera à s’introduire sans passeport ou titre de voyage valable.»

Force est de constater qu’une absence de sentimentalité dans le débat public caractérisait la gauche en particulier, et les Républicains en général, lorsque ceux-ci plaçaient l’intérêt national avant tout. C’est pourquoi, leurs discours musclés allaient même jusqu’à la défense d’une certaine préférence nationale, qui à l’époque n’était pas l’apanage de la droite ou de l’extrême droite, mais bien de la gauche!

Rappelons à cet effet, que dès le 31 décembre 1918, Paul Colliard, alors ministre républicain socialiste, émit une circulaire à destination des offices publics de placement dans laquelle il leur demandait de «réserver dans tous les cas aux travailleurs nationaux les emplois que ceux-ci sont aptes à remplir et n’accueillir les demandes émanant de travailleurs étrangers que sous cette réserve». Cette politique de préférence nationale se cristallisera le 11 août 1926, avec la «Loi en vue d’assurer la protection du marché du travail national», votée à la quasi unanimité par la Chambre. Celle-ci fut alors justifiée par un député chrétien-démocrate, Jean Lerolle, en ces termes: «Il n’est plus admissible que des travailleurs français soient privés de travail dans les usines, les ateliers ou les magasins, alors que des travailleurs étrangers occupent leur place.»

Le Front populaire lui-même ne serait pas exempté de tout soupçon; le 11 décembre 1936, le Gouvernement prit dix décrets fixant la proportion maximale de travailleurs de nationalité étrangère dans dix secteurs, afin de défendre les travailleurs nationaux. C’était à l’époque où la CGT exigeait du Ministère de l’Intérieur des limites au nombre d’étrangers dans certaines professions et des mesures contre les embarquements clandestins … de quoi faire passer Robert Ménard pour un militant écolo et faire baisser les yeux de Philippe Martinez.

Enfin rappelons que même Jean Moulin, le grand Jean Moulin, s’opposait au regroupement familial lorsqu’il était préfet d’Eure-et-Loire.

On pourrait multiplier les exemples, mais l’essentiel est de comprendre que la République n’est pas tout ce que l’on veut bien en faire; elle a une Histoire. Des milliers d’hommes sont morts pour elle.

Or, par une dérive sémantique -et donc idéologique- monumentale, la classe politique évoque la République à tout bout de champ, de l’interdiction de la cigarette électronique à la suppression des platanes sur les routes. Peut-être parce qu’ils n’y croient plus vraiment et parce qu’ils en ont eux-mêmes sapé les fondements.

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