Chantal Delsol : « De la législation sur le don d’organes »

« (…)  faire fi de l’assentiment de la famille devant le cadavre est un déni de ce que le mort a été et est encore : un membre de la communauté des humains. Il est donc utile de préciser ceci : la mort ne fait pas de l’humain une machine dont on pourrait récupérer les pièces à son gré. C’est la vieille histoire d’Antigone : les cadavres des frères sont encore les frères, à traiter comme tels, et de façon si impérative qu’il vaut la peine d’y risquer sa vie, et même de la perdre.

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Chantal Delsol. Photo © Patrick Iafrate

Valeurs d’avenir. Chantal Delsol est philosophe et membre de l’Institut. Elle dénonce : « La mort ne fait pas de l’humain une machine dont on pourrait récupérer les pièces à son gré ».

Une loi Caillavet de 1976 permettait de prélever des organes sur le cadavre d’une personne n’ayant pas fait connaître son refus de son vivant : “consentement présumé”. Cette possibilité de prélèvement quasi automatique, reposant sur l’ignorance de presque tous concernant la nécessité de faire savoir le non-consentement, a suscité nombre de critiques. Si bien qu’une loi de 1994 impose le recours aux familles. Ce qui conduit à diminuer de 30 % les possibilités de greffes — les familles, qui sont en plein deuil, discutent, tergiversent et souvent refusent. Alors un amendement à la loi de santé, adopté au Sénat en mars, retourne à la loi Caillavet de 1976. Le prélèvement d’organes sera la norme par défaut.

L’instigateur de l’amendement, le Pr Touraine, ajoute qu’on libère ainsi les familles d’un cas de conscience difficile, en les mettant devant un fait accompli, le cas de conscience étant remplacé par une information donnée par l’équipe médicale, ce qui permet d’éviter « une douloureuse attente de décisions, source de perturbation ». Nous y voilà. Dormez, citoyens, et surtout ne réfléchissez pas, l’État prend votre destin en main. Telle apparaît la question des dons d’organe. Une frénésie s’est emparée de nos gouvernants pour trouver des pièces de rechange. Il en faut ! Il en faut !

Naturellement, la situation de ceux qui attendent une greffe est éprouvante, et il est du devoir du législateur de s’en préoccuper. Cependant, le problème est que nos organes ne sont pas des pièces de rechange. Car nous sommes dotés d’une conscience et d’une liberté. Ce n’est pas que nos organes nous appartiennent au point que nous pouvons en faire n’importe quoi — mais ils sont sous notre stricte responsabilité, et à ce titre nul ne peut, même pour la bonne raison qu’on en a besoin ailleurs, les enlever sans notre assentiment. Je ne serais pas étonnée que, dans un avenir proche, on cesse de parler de don d’organes pour trouver autre chose de plus systématique et de moins livré aux affects. Car le don suppose la conscience et la liberté. Nos législateurs n’en veulent plus. Dans leur logique, ils nous proposeront bientôt d’appeler cela non plus don d’organes, mais prestation, attribution ou assignation d’organes…

Il faut ajouter qu’en tant qu’humains, non seulement nous sommes dotés d’une conscience et d’une liberté, mais nous appartenons à un monde qui représente en quelque sorte notre prolongement — c’est-à-dire que le monde dans lequel nous vivons est une partie de nous. Aussi, faire fi de l’assentiment de la famille devant le cadavre est un déni de ce que le mort a été et est encore : un membre de la communauté des humains. Il est donc utile de préciser ceci : la mort ne fait pas de l’humain une machine dont on pourrait récupérer les pièces à son gré. C’est la vieille histoire d’Antigone : les cadavres des frères sont encore les frères, à traiter comme tels, et de façon si impérative qu’il vaut la peine d’y risquer sa vie, et même de la perdre.

L’individualisme ambiant laisse croire à notre souveraineté entière, qui nous rend maîtres absolus de nous-mêmes, de notre corps, de nos volontés et désirs ; le monde autour de nous (de la famille à la nature) demeurant le séjour de nos prédations. Il est logique que, dans cet esprit, une fois cadavres, nous devenions une somme de pièces de rechange, livrée à la convoitise et devenue, finalement, propriété de l’État. N’avons-nous pas d’ailleurs l’envie de devenir aussi performants, aussi lisses, aussi immortels que les machines ? Günther Anders, il y a bien longtemps déjà, parlait de la honte prométhéenne qui nous saisit devant les machines si bien rodées, si infatigables, qui par comparaison soulignent notre imperfection. Le rêve du posthumanisme consiste justement à nous identifier à des machines. On constate déjà que, dans les publicités, il arrive que le consommateur parle à sa machine comme à un enfant ou un animal de compagnie…

À force d’affirmer que tout est matière, que la pensée et la liberté ne sont que fatras de cellules, on est bien obligé de considérer un humain comme une masse de viande. On se demande alors pourquoi il faut le respecter, s’il ne consiste qu’en un assemblage de pièces à récupérer et ressemble finalement à une vieille montre. L’effroi que nous ressentons devant la Shoah ou le génocide arménien devrait nous convaincre de traiter nos semblables, morts comme vivants, avec moins de désinvolture.

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