Pour en finir avec le libéralisme à la française

11/04/2015

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Dans son dernier livre, En finir avec le libéralisme à la française, Guillaume Sarlat montre que depuis le milieu des années quatre-vingt l’État est à la fois omniprésent dans la société et très libéral sur le plan économique.

Guillaume Sarlat est polytechnicien et inspecteur des Finances. Il est l’auteur d’En finir avec le libéralisme à la française qui vient de paraître aux éditions Albin Michel.


Dans votre livre, En finir avec le libéralisme à la française, vous expliquez que la France est l’un des pays où l’économie est la plus libérale. N’exagérez-vous pas un peu? Que faites-vous de la longue tradition étatiste de la France du colbertisme au gaullisme en passant par le jacobinisme?

Guillaume Sarlat : Non, je n’ai pas l’impression d’exagérer!

Vous avez parfaitement raison de dire qu’il y a une tradition étatiste en France, particulièrement avec la République, qui s’est construite autour de l’Etat et dans le dialogue direct entre l’Etat et les individus, dans la négation des corps intermédiaires.

Et aujourd’hui l’Etat est effectivement omniprésent en France. 57% de dépenses publiques dans le Produit Intérieur Brut (PIB), 32% de dépenses sociales: ce sont des records pour un pays développé. 5,6 millions de fonctionnaires, 65 milliards d’euros d’aides aux entreprises, etc.

On pourrait multiplier les exemples. L’Etat est partout dans la société, et de plus en plus. L’Etat social a complètement confisqué la solidarité: la Sécurité sociale a de fait été nationalisée et les syndicats sont inexistants. Un Etat moral se développe, qui réglemente la liberté d’expression aussi bien que le poids des mannequins. Et l’Etat central continue à détenir l’essentiel des pouvoirs, en dépit des simulacres de décentralisation qui ont lieu régulièrement depuis trente ans.

Mais sur le plan économique, la France est très libérale, et ce depuis le milieu des années quatre-vingt. Au sens où, dans une partie de l’économie au moins, disons pour simplifier pour les grandes entreprises, l’Etat a complètement abdiqué toute velléité d’avoir une stratégie et de réguler les acteurs.

L’Etat a abandonné la politique monétaire et la régulation du secteur financier à l’Europe, qui jusqu’à présent d’ailleurs n’exerce pas cette compétence. L’Etat n’a aucune stratégie industrielle. Il a libéralisé depuis les années quatre-vingt tous les marchés – biens, services, secteur financier -, confiant ensuite leur régulation technique à des agences indépendantes. Et si, en apparence, l’Etat a multiplié les règles fiscales et sociales, et notamment le droit du travail, il est assez facile pour les grands groupes multinationaux de les contourner.

Selon vous l’Etat serait désormais cantonné dans un rôle de «Samu social» qui traiterait le les dégâts du libéralisme économique. Paradoxalement, libéralisme et assistanat se nourrissent donc mutuellement …

Oui, libéralisme et Etat social se nourrissent mutuellement. L’Etat a abdiqué ses responsabilités économiques, et dans le même temps il s’est replié sur le social.

Il a fallu en effet prendre en charge tous ceux qui n’ont pas trouvé leur place, ces trente dernières années, dans ce modèle libéral, où le taux de chômage est supérieur à 10%, le taux d’emploi de seulement de 70% et où 15% des adultes vivent dans un foyer où personne ne travaille ; un modèle où 43% des personnes au chômage le sont depuis plus de 12 mois, où plus de 80% des embauches se font en CDD (contrat à durée déterminée) et où la durée moyenne des CDD est de seulement 10 jours.

L’Etat a donc pris en charge les individus qui ne rentraient pas dans ce modèle libéral, en multipliant les minima sociaux et en nationalisant la Sécurité Sociale, autrefois paritaire. L’Etat a également pris en charge les entreprises qui n’y arrivaient pas, en multipliant les aides, et ces dernières années en créant un système bancaire parallèle avec la Banque Publique d’Investissement (BPI France).

Beaucoup se focalisent aujourd’hui sur cet Etat social, qui serait la source de tous les maux en France. Mais pour moi ce n’est que le symptôme, celui d’un libéralisme mal assumé, d’un libéralisme bien à nous, et sans doute le plus mauvais qui soit, où l’économie française subit de plein fouet toute la violence de la concurrence mondiale et des nouveaux modes d’organisation du travail, sans pour autant laisser libre cours, comme cela peut être le cas aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, à l’initiative individuelle.

En tout cas c’est ma perception, mon expérience constante dans ma vie professionnelle depuis quinze ans, après avoir travaillé à Bercy, notamment sur la sphère sociale, dans plusieurs grands groupes français et aujourd’hui au contact avec les PME et les entrepreneurs français.

Vous écrivez également que la France n’est pas en faillite et qu’elle a le temps de se redresser. Pourtant, notre dette frise les 100% du PIB …

Effectivement, la France n’est absolument pas en faillite. Que vous soyez un individu, une entreprise ou un Etat, vous êtes en faillite lorsque les prêteurs ne veulent plus vous prêter. Et là, là situation est très claire: les prêteurs se bousculent pour prêter à la France. La preuve, les taux d’intérêt sont au plus bas, moins de 0,5% à 10 ans, et même négatifs pour les maturités plus courtes.

Pourquoi? Parce que les marchés financiers sont totalement en excès de liquidité, notamment les marchés européens, après maintenant quinze ans de politique monétaire extrêmement laxiste, où la masse monétaire a augmenté beaucoup plus rapidement que la croissance.

Il y a donc beaucoup d’argent en circulation. Il faut bien que cet argent soit placé quelque part. Et la dette publique française reste l’un des placements les plus sûrs.

La situation des finances publiques d’un Etat ne peut donc pas s’apprécier dans l’absolu, mais uniquement au regard de la situation des marchés financiers. Un Etat très endetté ne sera pas en difficulté si les marchés souhaitent investir sa dette publique. Ce qui signifie au passage que les critères de Maastricht n’ont aucun sens.

Ce discours sur la faillite est là pour justifier la politique libérale que suivent tous les gouvernements depuis trente ans. C’est le fameux TINA, There is no alternative, de Margaret Thatcher, repris par Mitterrand en juin 1983, par François Fillon de 2007 à 2012 et aujourd’hui par Manuel Valls.

Ce discours est particulièrement toxique. Parce qu’il est anxiogène, il a un effet dépressif sur l’économie. Et politiquement, parce qu’il heurte le bon sens des Français, il alimente, à juste titre, la défiance envers le PS et l’UMP, qui le répètent sur tous les tons depuis trente ans, et il contribue à rendre attractifs les partis qui ne sont pas sur cette ligne du risque de faillite, du libéralisme plus ou moins assumé et de l’absence d’alternatives.

Dans ce libéralisme à la française, les PME ont-elles leur place?

On parle beaucoup en France du succès de nos grands groupes. Depuis peu on parle également des start-ups françaises. Mais il est de bon ton de déplorer l’insuffisance des ETI (Entreprises de Taille Intermédiaire), c’est-à-dire les entreprises comprenant entre 250 et 5 000 salariés. Elles sont par exemple trois fois moins nombreuses qu’en Allemagne, deux fois plus petites, et la moitié seulement sont exportatrices.

Encore une fois, je pense que cette insuffisance des ETI n’est pas le problème en soi, mais uniquement un symptôme. Le symptôme de l’extraordinaire cloisonnement de l’économie française entre les grands groupes d’un côté, et les PME de l’autre.

Les grands groupes vivent dans cette économie libéralisée que je décrivais tout à l’heure, dans laquelle ils sont très libres de leurs mouvements, sans doute même plus que dans des économies dites «libérales», tout en profitant d’infrastructures publiques de qualité et en reportant sur la collectivité leurs coûts sociaux. Et en sachant qu’en cas de coup dur, l’Etat, même s’il n’a absolument rien vu venir, n’hésitera pas à mettre la main à la poche pour les aider, sans être très regardant sur le pourquoi ni le comment.

Pour les PME, la vie est beaucoup plus difficile. D’abord parce qu’elles n’ont bien souvent pas les même capacités d’optimisation et de contournement des règles fiscales et sociales. Elles payent plus d’impôts et délocalisent moins. Et elles se heurtent au comportement des grands groupes, qui le plus souvent les cantonnent dans un rôle de sous-traitance et non de partenaires.

Prenons juste un indicateur emblématique: les délais de paiement. D’après l’Observatoire des délais de paiement de la Banque de France, seuls 9% des grands groupes respectent le délai légal de paiement, fixé à 60 jours. Le manque à gagner pour la trésorerie des PME a été évalué entre 13 et 14 Mds€, et c’est souvent l’existence même des sociétés qui est mise en danger par ces délais. Par comparaison, en Allemagne, plus des trois quarts (76,2 %) des entreprises outre-Rhin paient leurs fournisseurs sans retard, voire en avance.

Les PME sont donc largement maintenues en France dans un rôle secondaire, dans une seconde économie plus difficile et complètement isolée de la première. Rares sont les hommes qui passent des grands groupes aux PME. Et rares sont également les rachats de PME par des grands groupes, par rapport aux Etats-Unis par exemple.

Pourquoi êtes-vous si sévère avec la politique de relance monétaire de la BCE? N’est-elle pas préférable aux politiques d’austérité mortifères?

Je suis très critique sur la politique que pratique la BCE depuis quinze ans car elle est extraordinairement contre-productive. Depuis quinze ans, la BCE offre énormément de liquidités sur le marché, sans se préoccuper de son utilisation. Elle a donc largement alimenté, pendant toute la décennie 2000, la bulle de dette publique, en laissant croître de 8 à 12% par an la masse monétaire, qui a largement été investie en dette publique par l’intermédiaire des banques commerciales.

Depuis janvier, avec sa politique dite de Quantitative Easing – assouplissement quantitatif en français – elle rachète massivement des titres de dette publique et de dette d’entreprise, contribuant ainsi à créer une nouvelle bulle sur ces actifs avec des situations aberrantes où les taux d’intérêt deviennent négatifs, alors même que ni les Etats ni les grandes entreprises n’ont aujourd’hui de difficultés à se financer.

Une fois, en 2014, la BCE a essayé d’avoir une politique ciblée pour forcer les banques à augmenter le crédit aux petites entreprises et aux particuliers avec le TLTRO (Targeted Long Term Refinancing Operations). Mais les banques n’ont pas été au rendez-vous, et la BCE n’en a tiré aucune conséquence.

De ce point de vue, la BCE n’est pas pire que les autres banques centrales: la Fed a largement créé la bulle des subprimes aux Etats-Unis, et contribue aujourd’hui à une nouvelle bulle sur les cartes de crédit.

Sortir de la BCE sans sortir de l’Euro comme vous le préconisez, n’est-ce pas un peu paradoxal?

Je ne le pense pas! Nous sommes dans l’euro. On peut se poser mille fois la question de la pertinence de cette décision, si c’était à refaire. Le fait est que cette décision a été prise et que le coût politique et financier de sortir de l’euro serait énorme.

Donc je pense qu’il faut rester dans l’euro. Et ceux qui disent qu’ils feront le contraire s’ils sont élus ne tiendront pas leurs promesses.

Par contre, pourquoi confier la politique monétaire, c’est-à-dire le contrôle du crédit, la surveillance des banques et des marchés, à la BCE? Alors qu’elle s’est démontrée parfaitement incapable de le faire depuis quinze ans? Et alors que les économies des pays membres de la zone euro sont tellement hétérogènes que cela n’a pas de sens d’avoir une politique monétaire commune?

C’est pourquoi je propose de sortir de la BCE, c’est-à-dire de confier à la BCE le minimum de responsabilité lié à l’existence de l’euro, en pratique la fixation du taux au jour le jour, et de re-nationaliser tout le reste de la politique monétaire (contrôle du crédit, des marchés, des banques).

Pour faire ça, il n’y a pas besoin, me semble-t-il, de renégocier les Traités. La France, et s’ils le souhaitent les autres Etats membres, retrouveraient ainsi un formidable outil de politique économique. Et nous aurions, enfin, une politique constructive vis-à-vis de l’euro, qui ne serait ni une posture hypocrite (sortir de l’euro) ni un renoncement (le statu quo).

Quelles sont les autres mesures à prendre d’urgence pour sortir de ce «libéralisme à la française»?

Sortir du libéralisme à la française, cela signifie redonner un rôle, une responsabilité à des acteurs économiques qui depuis trop longtemps agissent de manière autonome, en fonction de leurs seuls intérêts propres.

Pour redonner à la politique monétaire le rôle de canaliser l’argent là où il y en a besoin, et éviter les bulles, je propose de sortir de la BCE.

La France souffre aussi terriblement non pas d’une insuffisance de l’investissement en général, mais de l’investissement de long terme. Pour y remédier, je propose trois mesures originales, qui peuvent être mises en œuvre très rapidement: exonérer les investissements de long terme de toute fiscalité, créer une dette publique perpétuelle ciblée sur les dépenses d’avenir, et séparer les activités de banque de détail de celles de banque d’investissement.

Pour les autres propositions, notamment en ce qui concerne les entreprises, je vous invite à lire le livre!

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