Etats-Unis: un modèle à ne pas copier

30/03/2015 – DENIS CLERC Fondateur d’Alternatives Economiques

Quand un pays affiche un revenu par habitant un tiers plus élevé qu’un autre, la conclusion coule de source : les habitants du premier pays vivent mieux que ceux du second. Et la plupart des économistes ajoutent que le second pays ferait bien de s’inspirer du premier. Est-ce si sûr ? La récente publication des données détaillées de l’enquête de l’Insee sur les revenus fiscaux et sociaux en 2012 permet de regarder de près la situation française et de la comparer avec celle des Etats-Unis. Et, du coup, l’évidence paraît moins… évidente.

En 2012, le revenu du ménage moyen aux Etats-Unis était de 5 000 euros par mois (1). En France, de 3 000 euros par mois. La différence est substantielle et peut faire rêver. Mais, comme souvent, le diable est dans les détails. D’abord, parce que les chiffres américains sont publiésavant impôts, alors qu’en France, le revenu pris en compte est le revenu disponible, c’est-à-dire après impôt sur le revenu et taxe d’habitation. Ensuite, parce qu’il s’agit du revenu d’un ménage moyen : or la taille de ce ménage moyen est, aux Etats-Unis, de 10 % plus élevée que chez nous (2,5 personnes contre 2,25). Enfin, et surtout, parce que le ménage américain doit payer les études supérieures de ses enfants, ainsi que son assurance-maladie lorsque l’employeur ne la prend pas en charge ou seulement partiellement (2).

Un écart plus prononcé en haut de l’échelle

Difficile, donc, de comparer de manière précise. Mais, à la louche, on peut estimer que, selon le niveau du revenu des ménages aux Etats-Unis, ces trois facteurs de divergence représentent, pour les ménages du bas de l’échelle, de l’ordre de 10 % de charges supplémentaires par rapport à leurs homologues français, et peut monter jusqu’à 30 % dans le haut de l’échelle.

Pour aller un peu plus loin, on peut classer les ménages par cinquièmes selon le niveau de leurs revenus : ainsi, pour les Etats-Unis, le premier cinquième regroupe en 2012 les 24,5 millions de ménages (62 millions de personnes) disposant des revenus les plus faibles. En France, ce premier cinquième regroupe un peu plus de 12 millions de personnes. La statistique américaine distingue en outre le « top five », les 5 % des ménages qui disposent du revenu le plus élevé. Et – oh surprise -, bien que les Etats-Unis soient plus « riches » en moyenne que nous, le cinquième du bas de l’échelle perçoit chez eux 800 euros par mois, alors que, chez nous, il s’agit de 1 000 euros en moyenne.

Des écarts de revenus plus prononcés aux Etats-Unis

AlterEco - Revenus France USA 01

Certes, le deuxième cinquième semble un peu mieux loti, mais, si l’on prend en compte les facteurs de dépenses supplémentaires signalés plus haut (impôts, etc.), ce cinquième là n’est pas mieux loti qu’en France. Ainsi, 40 % de la population américaine vit moins bien ou aussi difficilement qu’en France, bien qu’il soit dans un pays un tiers plus « prospère ».

Où passe l’argent, alors ? Dans les trois autres cinquièmes, qui vivent mieux, ou très nettement mieux que chez nous : pour le dernier cinquième, le revenu est deux fois plus élevé, et pour le top five 2,25 fois plus élevé.

On comprend que, dans le haut de la distribution française, les Etats-Unis fassent baver d’envie. Mais le prix à payer est socialement lourd, puisqu’il est acquitté par les 40 % de citoyens américains qui tirent le diable par la queue ou vivent dans la pauvreté. Si le seuil de pauvreté était calculé « à l’européenne » (soit 60 % du niveau de vie médian), le taux de pauvreté serait de l’ordre de 26 à 28 %, soit environ le double du taux français (13,9 %).

En France comme aux Etats-Unis, le fardeau de la crise a épargné les mieux lotis : le pouvoir d’achat du dernier cinquième a progressé de 6 %

Autre constat : le poids de la crise. Globalement il a été lourd aux Etats-Unis. Entre 2007 et 2013, tous les ménages de ce pays – en fait la moyenne de chacun des cinquièmes retenus – ont perdu une part relativement importante de pouvoir d’achat. Mais c’est le cinquième le plus pauvre qui a le plus perdu (- 10 %), et plus l’on grimpe dans la hiérarchie des différents cinquièmes, moins la perte a été lourde (-9 % pour le deuxième, – 7 % pour le troisième, – 6 % pour le suivant, – 2 % pour le dernier, mais rien du tout pour le top five). En France, au contraire, la crise a été globalement moins rude, puisque seuls les deux premiers cinquièmes ont perdu un peu de pouvoir d’achat (- 1,5 %). Mais, comme aux Etats-Unis, le fardeau a épargné les mieux lotis : le pouvoir d’achat du dernier cinquième a progressé de 6 %, et celui du top five…de 11 %.

Un gain de revenu capté par les plus riches

Enfin, dernier constat, davantage connu : entre 1996 et 2012, les deux pays ont connu une progression non négligeable du revenu des ménages. Mais, dans les deux pays, la majorité de cette progression a été captée par le cinquième le plus riche : 60 % aux Etats-Unis, 50 % en France. Le cinquième le plus pauvre n’a eu droit – comme dans la fable de Malthus – qu’aux miettes du festin, surtout aux Etats-Unis : 1 euro de plus pour 30 de mieux pour le cinquième le plus riche. Qui peut croire que ce partage léonin ne doit rien au fait que le cinquième le plus pauvre soit composé d’Afro-américains ?

Le partage de la croissance des revenus des ménages aux Etats-Unis

AlterEco - Partage Croissance USA

Le partage de la croissance des revenus des ménages en France

AlterEco - Partage Croissance France

Les « réformateurs » de tout poil qui ne cessent de dénoncer l’archaïsme de la société française et de louer la modernité américaine, seraient bien inspirés de relever la tête des bulletins de croissance économique et méditer ces chiffres. Dussé-je me répéter, j’aimerais rappeler la phrase qui terminait un précédent billet publié début mars sur le site d’AlterEcoPlus : Je ne suis pas contre les réformes, mais à condition qu’elles ne se fassent pas sur le dos des moins bien lotis : Rawls disait même « à condition que le sort des plus démunis en soit amélioré ».

  • 1.Tous les chiffres cités sont en euros 2012, le taux de change retenu étant celui de la moyenne des années 1996 à 2012, seule période sur laquelle porte la comparaison car, pour la France, l’enquête sur laquelle s’appuie l’Insee n’a commencé à rythme annuel qu’en 1996.
  • 2.L’Etat ne prend en charge cette assurance maladie que pour les personnes âgées (Medicare) et les personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté (Medicaid). Avant le vote de la loi généralisant l’assurance maladie (« Obamacare »), 30 millions de ménages (sur 120) n’étaient pas couverts.
DENIS CLERC
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